Quelques notes en hommage à Karl Lagerfeld

DANUTA CHICHOCKA, LIBRAIRIE FATA LIBELLI À PARIS, ÉVOQUE POUR NOUS EN GUISE D’HOMMAGE QUELQUES SOUVENIRS DE RENCONTRES AVEC KARL LAGERFELD – LE «KAISER» DE LA MODE A EN EFFET ÉTÉ AUSSI UN GRAND AMATEUR DE LIVRES ET UN BIBLIOPHILE.

Le grand couturier et styliste Karl Lagerfeld nous a quittés le 19 février 2019 à l’âge de 85 ans. Un âge présumé, puisque personne ne connaît précisément la date de sa naissance. Personnage aussi séduisant que mystérieux, malgré et grâce à ses recherches d’images, il est âgé d’un peu plus de vingt ans quand démarre sa nototoriété dans la mode – lorsqu’il remporte, en 1954, le prix du Secrétariat international de la laine, ex æquo avec Yves Saint Laurent. Styliste, passionné, fou de mode qui ira jusqu’à dire «Je suis une sorte de nymphomane de la mode qui n’atteint jamais l’orgasme»1, Lagerfeld fut aussi créateur de costumes pour l’opéra, pour la danse, créateur de parfums, dessinateur, designer, photographe, auteur, réalisateur de courts-métrages… Enfin, il fut aussi un bibliophile, grand amateur de belles éditions, collectionneur et créateur d’une librairie et d’une maison d’édition. Danuta Chichocka, librairie Fata Libelli2, a bien voulu nous transmettre quelques notes en guise d’hommage, musique d’un personnage dont les circonstances de rencontres s’accompagnaient la plupart du temps de bons mots, les fameux «karlismes».

Cha-cha-cha
et grands papiers

Nous avons fréquenté au début des années 90, la même école de danse, «Georges et Rosy», face au Musée Maillol. Tard dans la soirée, chacun de nous y venait pour travailler avec son prof particulier, dans une salle séparée comme le font toutes les personnalités prenant des cours en toute discrétion (sic!) C’est en parlant dans le ves-tiaire de semelles antidérapantes pour les chaussures de danse, que nous en sommes arrivés à l’échange de nos cartes de visite. Et nos sujets de conversation ont changé.
Ensuite, j’ai eu le plaisir de quelques visites de Karl dans ma librairie, toujours très tard, après la fermeture. La blancheur de sa chevelure et de son col permettaient de le repérer aisément à travers la vitrine, même par une nuit de novembre. Il passa en revue tous les rayons, à la recherche de titres, d’auteurs pouvant l’intriguer. Ses connaissances en littérature étaient énormes et nous avons pu «surfer» sur toutes les époques, pendant des heures.
Sachant qu’il possédait aussi sa librairie (sous l’enseigne 7L, rue de Lille à Paris3) et que ses bibliothèques personnelles dépassaient 40000 titres, je craignais de n’avoir rien pur lui… J’ai tâtonné… du côté des illustrateurs de mode, du style Art Déco, des écrits sur l’histoire de la mode et des vêtements, etc. Il retira ses lunettes en entendant le nom de la Princesse Bibesco, une exilée roumaine du début de siècle (le XXe !) et les titres de ses livres, Noblesse de robe, puis Sainte Catherine (patronne des couturières). Ces deux livres, même en É.O., même en grand papier, ne coûtent pas très cher, mais ils les trouvait hautement intéressants. Un autre bijou qu’il a acquis… La Philosophie de l’élégance de Maggy Rouff, descendante du fondateur
d’une maison de couture. Nous nous sommes dit que ces textes devraient figurer dans les lectures obligatoires pour les jeunes filles et les stylistes en herbe, qui se trouveraient ainsi protégées des fautes de goût pour la vie.Une autre découverte que Karl avait faite sur mes rayons: Cinquante ans d’élégances et d’art de vivre deCecil Beaton, le photographe de mode britannique, dessinateur, chroniqueur de Vogue dont la carrière ressemblait à celle de Karl, création de collections en moins. Il a été ému en ouvrant ce modeste exemplaire qui commençait par la préface et l’hommage de Christian Dior.

Délicieux auteurs,
grands observateurs

Ces quelques personnages de l’univers de la mode s’exprimant par les écrits sont des auteurs délicieux, de grands observateurs du genre humain. Leurs témoignages sur les styles de la vie mondaine égalent parfois les meilleures pages de Proust. Mais, aucun éditeur ne leur accordait d’édition de luxe (sauf pour l’É. O. de Bibesco, qui bénéficia de grands papiers, et pour les éditionsde Maggy Rouff, illustrées, notamment en 1945 par des pochoirs de Léon Benigni). Même sort pour le récit de Paul Morand sur Coco Chanel : il n’eut droit qu’à un tirage ordinaire.

Une bibliothèque
d’histoire de la mode

Karl Lagerfeld a raffolé de ces textes, tout comme moi, et nous nous sommes amusés à imaginer l’idée d’une bibliothèque sur l’Histoire de la mode constituée par les écrits de couturiers et d’habilleurs, les récits de petites mains, les potins de fournisseurs de cours royales, de maisonsbourgeoises ou de stars, etc. Savez-vous comment il a étudié le style Chanel, dont on lui a proposé de renouveler la marque devenue «has been» et que plus personne n’achetait?On connaît son succès comme directeur artistique de cette maison à laquelle il a su donner un second souffle : en homme méthodique, il a chargé ses assistants, courtiers et personal shoppers de racheter aux Puces, chez les libraires, brocanteurs et partout ailleurs, les anciens journaux de mode où étaient publiés les modèles de Chanel, depuis ses débuts ; puis il les a découpés, reconstituant des look books documentant l’évolution du style de Coco. Une fois les grandes lignes de sa pensée esthétique assimilées, il se mit à proposer les nouveaux modèles, en créateur original, tout comme «Chanel aurait pu les faire». Ses paroles rapides suivaient ses pensés prolixes ; des bons mots, il en pleuvait. Un des meilleurs me résonne encore à l’oreille avec son accent : «Savez vous la différence entre le créateur et le créatif ? Ce dernier pompe le créateur !»

Danuta CHICHOCKA

(1) – Le Figaro Hommage – Le Roi Karl Lagerfeld – 1933/2019, Hors-série du Figaro Histoire, avec Madame Figaro.

(2) – Librairie Fata Libelli. Elle se trouvait 9, rue de Médicis, adresse qu’elle a abandonnée fin 2018, mais ses activités se poursuivent.
Tél. : 01 44 07 16 44.

(3) – La Librairie 7L, créée par Karl Lagerfeld en décembre 1999, au 7, rue de Lille dans le VIIe arrondissement de Paris, est spécialisée dans les livres de photographie, de design, de décoration et d’architecture intérieure.

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