Numérique : rien ne se passe comme prévu… Et le libraire n’a pas dit son dernier mot

Françoise Benhamou :
Le livre à l’heure numérique
Papier, écrans, vers un nouveau vagabondage
Editions du Seuil, 224 p., 17 E

 

• Françoise Benhamou nous convie ici à un état des lieux du livre, avec, au centre de ce paysage de l’édition, de la librairie et de la lecture, le livre numérique.

Face à un avenir que nous aimerions pouvoir davantage prévoir et connaître, ce tour d’horizon, sans parti pris ni généralisation hâtive, s’avère une aide très précieuse.

Largement documenté et s’appuyant même sur des expériences enregistrées dans d’autres domaines que le livre, ce panorama, souvent surprenant, se lit comme une synthèse aussi vivante que passionnante. «Si cet essai se consacre au livre numérique, annonce-t-elle en introduction, il rappelle les bouleversements que le monde de la musique a vécus en à peine quinze ans. Il s’aventure aussi du côté de la presse, car le numérique questionne les séparations familières entre le journal et le livre, entre le blog et l’article, entre le manuscrit et le texte édité, imposant un continuum et de nouvelles ruptures entre toutes les formes de l’écrit.»

Mais quelles raisons nous conduisent réellement à présenter cet ouvrage dans Le Magazine du Bibliophile – c’est-à-dire sans nous écarter de notre champ essentiel qui est le livre papier d’hier et la mise à disposition du public de textes anciens ainsi que des outils encyclopédiques sur Internet… ?

Il y a d’abord une émouvante dédicace, puis des traits de bibliophilie à peine perceptibles, comme le magnifique rappel de la critique de l’écriture par Socrate dans Le Phèdre, ou de la Beauté de Platon – que Françoise Benhamou cite dans la traduction de Victor Cousin, une édition (P. J. Rey) de 1849. (*)
Enfin, les correspondances historiques qui se dévoilent ne peuvent certainement pas laisser indifférent les bibliophiles… «Qui aurait pensé que l’imprimé serait peut-être menacé ?, interroge l’auteur. Que l’on évoquerait d’étonnantes parentés entre le monde médiéval et celui du numérique ? Le déroulement de la page sur l’écran qui renvoie à celui du rouleau d’avant l’invention du codex, les textes disséminés, rédigés par des auteurs mal identifiés, une culture de la citation qui s’arrange de lectures partielles et rapides sont autant de clins d’œil à un monde médiéval qu’on dépeint comme obscur et dont bien des traits reviennent en des formes revisitées.»

Dans le devenir numérique, rien n’est totalement prévisible. Ce qui signifie que nombre de phénomènes naissants n’auront aucune consistance dans la durée.

Néanmoins, «la révolution numérique change radicalement la production et la réception des écrits.» Dans les pratiques qui concernent aussi bien les livres, les journaux, le papier, le numérique… «Tout le monde lit de moins en moins.»

De surcroît, avec les supports numériques, le rapport au texte évolue. Le butinage et la fragmentation se développent «dans le règne de la grande équivalence», au détriment des hiérarchies entre les lectures. «Le livre papier exclut la distraction, tandis que le livre numérique semble l’autoriser

Françoise Benhamou reprend ici Thierry Baccino qui «souligne deux phénomènes qui affectent la perception et la compréhension du texte : la désorientation cognitive propre à la lecture numérique, c’est-à-dire la perte de l’objectif initial de la recherche au fil des liens que le lecteur rencontre, et la difficulté d’adaptation de l’œil et du cerveau à l’écran, de sorte que le lecteur, exposé à une surcharge cognitive, en vient à se perdre. Le vagabondage qui en résulte rompt avec le temps continu de la lecture du livre : tandis qu’on ne lit qu’un livre à la fois, plusieurs écrans peuvent être ouverts simultanément.»

Un chapitre présente les enjeux de la diffusion du livre papier et du numérique au niveau de la librairie : «Réinventer le métier de libraire».

Dans la tourmente de la concurrence impitoyable des groupes, des réseaux et des libraires indépendants, on assiste à des revirements surprenants. Des chaînes perdent de l’argent et des réseaux s’effondrent. «Tandis que le chiffre d’affaires de la librairie physique recule de 7% en 2012, celui d’Amazon évolue à l’inverse : +21 % la même année.» La chaîne du soldeur Mona Lisait disparaît puis, en 2013, Chapitre fait faillite…

Pourtant la situation n’est pas exempte de contradictions… et les librairies indépendantes, avec la vogue du local, semblent résister. «Le goût du local est-il une réaction à la monopolisation du marché par les géants du e-commerce, ou un dernier sursaut avant la fin ? La vitalité du secteur plaide pour l’idée que le libraire n’a pas dit son dernier mot. En France entre 2007 et 2012, 20 % disparaissent, mais 160 nouvelles librairies sont créées.» Voici de quoi rectifier des idées généralement admises sur la disparition des libraires… Et le lecteur bibliophile replacera facilement nombre de données de cette présentation dans le contexte de la librairie ancienne et moderne que nous connaissons.

 

 

(*) –

SOCRATE.

Car voici l’inconvénient de l’écriture, mon cher Phèdre, comme de la peinture. Les productions de ce dernier art semblent vivantes; mais interrogez-les, elles vous répondront par un grave silence. Il en est de même des discours écrits : vous croiriez, à les entendre, qu’ils sont bien savants; mais questionnez-les sur quelqu’une des choses qu’ils contiennent, ils vous feront toujours la même réponse. [275e] Une fois écrit, un discours roule de tous côtés, dans les mains de ceux qui le comprennent comme de ceux pour qui il n’est pas fait, et il ne sait pas même à qui il doit parler, avec qui il doit se taire. Méprisé ou attaqué injustement, il a toujours besoin que son père vienne à son secours; car il ne peut ni résister ni se secourir lui-même.

 

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