LE MAGAZINE DU BIBLIOPHILE : un titre de la presse magazine fête son 15e anniversaire – Entretien avec son créateur, Jacques Renoux

A l’occasion du 15e anniversaire du Magazine du Bibliophile, son créateur Jacques Renoux s’est prêté au jeu de l’interview pour retracer quelques grandes lignes de cette aventure particulière de la presse magazine. Nous en publions ici un large extrait. L’article, dans son intégralité, sortira dans quelques jours dans Le Magazine du Bibliophile n°122-123.

 

JACQUES RENOUX

 

Jacques Renoux, vous avez travaillé en tant que journaliste à Télérama, vous avez ensuite participé aux activités d’une librairie de livres anciens, Fata Libelli, puis vous avez créé le périodique franco-polonais Polonika, enfin, vous avez eu l’idée de réaliser un magazine de bibliophilie…

Il me semble avoir connu plusieurs vies professionnelles, essentiellement dans le journalisme. Dont les 25 premières années, les plus marquantes, au news magazineculturel Télérama. Au regard de la période actuelle, je dois reconnaître avoir eu la chance d’exercer le métier que j’avais choisi, et surtout de le débuter, en des temps où le travail était bien là, dans toutes les formes de presse, en premier dans la presse magazine qui allait connaître une vingtaine d’années de croissance extraordinaire. Ensuite, j’ai effectivement connu parallèlement une expérience professionnelle très différente et enrichissante de librairie ancienne (Fata Libelli), pendant neuf ans. Pour revenir vers la presse, avec la création du Magazine du bibliophile.

Le projet est né assez naturellement de cet itinéraire où le journaliste que je suis a plongé dans un milieu qui lui apparut rapidement manquer cruellement d’un titre dédié. Grâce aux encouragements, aux soutiens compétents, efficaces, et financiers aussi, d’un groupe d’amis, une société d’édition a pu être constituée, La Compagnie polygraphe qui, au côté d’autres productions éditoriales ponctuelles (dans le domaine halieutique), a donné naissance, en septembre 2000 au Magazine du bibliophile.

À la lecture du Magazine, ces univers du livre ancien, du livre illustré contemporain, du livre d’artiste apparaissent d’une fabuleuse richesse : la matière à communiquer existe bien, et dans toutes les directions : l’histoire, l’art, les techniques etc. N’avez-vous pas eu vous-même l’impression d’une formidable richesse à travailler, à transformer, à communiquer ?

Je n’ai jamais douté de la richesse du monde du livre ancien et des manuscrits et autographes qui lui sont très liés. Et donc du potentiel illimité de sujets que ces domaines nous offraient, grâce aux bibliophiles actifs prêts à partager leurs connaissances. Parmi les fidèles collaborateurs qui allaient s’attacher au Magazine pour sa rédaction, certains, connaisseurs et bons auteurs, mais sans expérience de la presse, me faisaient part d’entrée de jeu de leurs craintes de nous voir manquer de sujets. Je m’empressais de les rassurer, leur accordant que le souci majeur et permanent pour remplir un numéro est, outre bien sûr de trouver l’approche spécifique pour chaque sujet, surtout de choisir, sélectionner, couper, réduire pour que la diversité souhaitée soit garantie. Vecteur de toutes les connaissances, le livre comme objet, et à travers tous ceux qui contribuent à son existence matérielle, offre pour les curieux des champs d’intérêts infinis qui s’ouvraient à l’exploration permanente duMagazine du bibliophile.

Reste l’éternelle confrontation. Celle du désir avec le marché, avec la réalité économique. Vous avez décidé de partir dans cette aventure avec quelques compagnons de fortune (des investisseurs), d’autres sont venus par la suite…

Elaboré pendant plusieurs semaines et en consultant des personnalités très variées, le concept rédactionnel m’a paru rapidement répondre aux besoins latents du public potentiel (tous les acteurs du marché, à commencer par les collectionneurs). En à peine un mois, en plein été 2000, avant même la sortie du premier numéro, nous avions recueilli en souscription près de 50% du total des abonnés que nous allions gagner au terme de la première année. Les témoignages abondaient : « Rien n’existait », « C’est ce qu’il nous fallait ». De fait, l’existant prétendant traiter de bibliophilie le faisait de façon lointaine et marginale (comme Art et Métiers du Livre, revue dont le cœur de cible était la reliure et tous ses acteurs pros, amateurs et leurs fournisseurs) ou d’une manière savante et pédante pratiquement inchangée depuis le XIXe siècle (Le Bulletin du bibliophile). Nous avions donc misé assez juste, quant à la diversité du contenu et au style délibérément magazine (séquences et rubriques typées, maquette dynamique et rythmée, parution mensuelle, etc.), se démarquant de tout ce qui l’apparenterait à une revue.

De ces années du Magazine du Bibliophile, quels sont les bons souvenirs, les bons moments que vous retenez, que vous avez retenus ?

La conception puis la production du Magazine pendant ses six premières années ont représenté pour moi une période très intense dans ma vie professionnelle, élargissant une formation et une expérience déjà polyvalentes à de nouvelles, d’administration et de gestion, d’autant plus délicates que l’économie du titre fut fragile dès le départ.

Au moment où l’opinion se déchirait autour de «la loi des 35 heures », je reconnais me l’être appliquée, par dérogation personnelle, le plus souvent sur 2 ou 3 jours maximum ! Des passages difficiles qui me permettent d’en retenir, parmi les moments les plus précieux : ceux où notre aventure s’est trouvée encouragée, comprise et soutenue, tant par nos associés et notre équipe opérationnelle, que par nos fidèles lecteurs ou des partenaires extérieurs que nous avons été amenés à solliciter et qui nous ont accompagnés.

Et si nous parlions d’une certaine fierté de journaliste… Et des pages dont vous avez été réellement fiers ou satisfait de publier ?

Plutôt que de fierté, qui en appellerait à quelque courage ou orgueil déplacés, j’évoquerais volontiers une satisfaction certaine. D’abord, ce qui est assez répandu dans notre corporation, par la création d’un titre qui est toujours un moment fort et stimulant. C’est une naissance, portée collectivement. Satisfaction ensuite due à une heureuse adéquation du titre au public auquel on le destinait. Il y eut des critiques naturellement, c’est heureux et, après une enquête auprès des lecteurs, nous avons amélioré, corrigé certains éléments du Magazine. C’est la vie normale d’un journal.

Je retiendrai une satisfaction particulière apportée par des rubriques très suivies comme: « Propos d’un collectionneur », « Portrait d’un collectionneur » et « Circuit libraires ». Des rubriques phares, reconnues comme telles par nos lecteurs. La première fut tenue sur 50 numéros par notre ami Alain Fourquier – qui nous a quittés en 2010.

Ce « Bibliophile Parisien » nous a conduits sur les chemins de notre passion commune avec autant de curiosité que de rigueur. Concernant les deux autres rubriques, pour en avoir rédigé un très grand nombre, je dois avouer y avoir trouvé beaucoup de plaisir et d’intérêt personnels grâce aux rencontres vraiment singulières qu’elles m’ont permis de faire. A l’occasion bien sûr, j’espère avoir pu satisfaire d’abord la curiosité des lecteurs avant la mienne !

Le bibliophile, comme tout collectionneur, est une sorte de créateur. La réunion des livres ou documents à laquelle il préside a un sens, et le révèle à la fois par des choix très particuliers mais aussi par des valeurs, des critères, des méthodes et stratégies fort communes. C’est pourquoi, chaque bibliophile va se reconnaître dans des portraits aussi différents que ceux de collectionneurs, ici de livres d’astronomie et là de prix Goncourt . Cela n’empêche pas que deux ou trois amateurs de livres de montagne, au-delà de leurs trésors communs, présenteront chacun des profils bien différents. Les questions touchant à la passion de tous ces bibliophiles rencontrés mobilisaient toujours leur attention et leur loquacité, tout comme l’intérêt des lecteurs.

Quant aux libraires d’anciens que nous avons rencontrés et présentés, ils nous permettent d’émettre l’hypothèse qu’aucune autre profession ne peut présenter des itinéraires aussi inattendus, improbables, chahutés, avec autant de disparités de formation. Certains ont débuté en revendant du tout-venant aux bouquinistes, d’autres sont arrivés là après une carrière scientifique ou universitaire ou l’interrompant volontairement, commençant à placer leur collection personnelle sur les étagères de leur échoppe; d’autres ont auparavant pratiqué dix métiers sur deux ou trois continents, ou satisfont quotidiennement, parallèlement à leur activité de libraire, leur passion pour le pilotage d’avions privés ou pour l’élevage des chevaux, etc. Composée de personnalités souvent très individualistes, la population des libraires d’anciens est des plus étranges.

Ces trois rubriques que je viens d’évoquer me paraissent avoir été des rendez-vous très fédérateurs pour nos lecteurs. A travers des thématiques très variées, tous pouvaient se retrouver, se reconnaître…

 

Propos recueillis par Frederik Reitz

Rédacteur en chef du "Magazine du Bibliophile et de l'amateur de manuscrits et autographes".
Site Web : http://www.mag-bibliophile.fr

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