Giacoma Casanova : masques et manuscrits

Une grande exposition de la Bibliothèque Nationale de France présente pour la première fois des pages manuscrites originales de « L’histoire de ma vie », mémoires que le grand joueur et séducteur vénitien écrivit en Bohème. Une occasion de découvrir ses passions bibliophiles et quelques-uns des nombreux personnages qu’il fut.

Giacomo Casanova à la Bibliothèque Nationale de FranceL’aventure des manuscrits de Casanova est-elle achevée ? Héros de sa propre vie qu’il a mise en scène, le Chevalier de Seingalt appartient à ces personnages qui, au XVIIIe, rebondissent de situation en situation dans des «aventures »… Avec Casanova, le lecteur se retrouve donc au coeur d’une aventure, d’un jeu, et, qui plus est, dans une forme de théâtre permanent, donc de caractères et de rôles. «Adesso la comedia è finita», maintenant la pièce est finie… Impossible de le dire. Parce que Casanova, véritable homme de scène, ne vit que pour son public, qu’avec le public.

Comment sa vie ou ses aventures ne se poursuivraient-elles pas… ? Il est donc préférable de poser la question autrement : pourquoi et comment l’aventure de ses manuscrits se poursuivra-t-elle ? Les manuscrits qui traversent les siècles transportent une présence fulgurante. C’est encore plus vrai avec une personnalité aussi riche que celle de Giacomo Casanova. «Quelle n’a pas été notre émotion, lorsque avec Marie-Laure Prévost, confie le président de la BnF Bruno Racine, j’ai pu tenir entre mes mains ces pages, écrites tantôt avec application tantôt d’une plume nerveuse, jamais sorties de leur coffre-fort depuis des décennies. Il reste toutefois à en publier une version définitive et ce devrait être chose faite prochainement grâce aux éditions Gallimard, dans la Bibliothèque de la Pléiade.»

Une vingtaine de pages parmi les 3700 que compte l’ensemble de cette oeuvre – acquise en février 2010 par la Bibliothèque nationale de France – sont présentées dans sa très belle exposition. Bruno Racine avait pris connaissance du manuscrit trois ans plus tôt à Zurich. Arrivé en Suisse depuis l’Allemagne, ce document appartenait à l’éditeur allemand Brockhaus – qui compte parmi les grands éditeurs de dictionnaires et d’encyclopédies, l’égal de Larousse en France –, à l’origine implanté à Leipzig. Peu de temps avant que cette grande capitale de l’édition ne soit bombardée, en 1943, Hans Brockhaus transporte le manuscrit à vélo pour le mettre à l’abri ! Et en 1945, il est acheminé à Wiesbaden par camion militaire américain…

Mais c’est à Dresde, en 1821, que son grand père, Friedrich Arnold Brockhaus, a acquis le manuscrit que lui vendent les enfants de Carlo Angiolini, ce dernier étant le neveu de Casanova. De nombreux accidents auraient pu survenir à ces Mémoires. Casanova aurait eu l’envie de les détruire. On est en droit également de penser qu’il aurait pu les remettre à une amie… D’autres vont lui arriver, à commencer par leur publication dans une version allemande – expurgée. Un Français résident à Dresde aurait également retranscrit, cette fois en français, l’orginal… À partir de là, les éditions les plus diverses vont se succéder pendant plus de 125 ans, sans qu’aucune ne puisse réellement s’appuyer sur la rédaction originale.

Le retour de l’original après la traduction de sa traduction

Le cas d’un texte qui revient dans sa langue d’origine à partir d’une traduction du texte initial est surprenant, mais il n’est pas exceptionnel. D’autres oeuvres ont été éditées qui n’étaient que des traductions vers le français de traductions du français… Souvenons-nous, par exemple, au XVIIIe siècle, de cette aventure du roman Le neveu de Rameau, de Diderot. Le texte original, un des deux ou trois manuscrits existants, était parti en Russie. Présenté à Schiller, ce dernier le transmet à Goethe qui le traduit. Ainsi, ce roman posthume de Diderot ne fut connu au départ que dans la traduction en français de sa version allemande ! Jusqu’au jour où, en 1891, Georges Monval découvrit un manuscrit autographe original de Diderot, chez un simple bouquiniste !

Sans que nous puissions imaginer posséder tout ce que Casanova a écrit, nous savons déjà qu’autour de ce manuscrit de L’Histoire de ma vie, il existait des notes, des carnets, probablement des cahiers… « Comme il l’écrit dans un projet de préface, raconte Marie-Laure Prévost, “l’écrivain de ces mémoires est ma mémoire”. Mais il s’aide aussi des souvenirs qu’il a consignés tout au long de sa vie dans ce qu’il appelle ses “capitulaires”. Ceux-ci ne sont malheureusement pas parvenus jusqu’à nous, probablement détruits par leur auteur au fur et à mesure de leur utilisation ; en revanche, ils sont attestés à plusieurs reprises dans Histoire de ma vie et cités dans le titre d’un texte relatif à sa lettre au prince de Courlande, Extrait de mes capitulaires fait à Dux le 4 août 17964. Enfin, le prince de Ligne en évoque un dans ses Mélanges militaires, littéraires et sentimentaires.» Et Marie-Laure Prévost de poursuivre… «Comme le faisaient ses contemporains, Casanova a probablement éliminé aussi, au cours de la rédaction, la plupart de ses brouillons.»

Mais toutes les découvertes sont possibles, ainsi que l’histoire de la bibliophilie nous l’enseigne si bien. De fait, comme Marie-Laure Prévost le rapporte, un brouillon de Casanova – retrouvé par Marco Leeflang – servait de couverture à un livre conservé à la bibliothèque de Dux! Ce brouillon appartient aujourd’hui, avec d’autres, au fonds Casanova des Archives d’État de Prague. C’est d’ailleurs principalement dans cette ville et à Paris que se trouvent les documents originaux de Casanova, alors qu’à Venise figurent des éditions d’autres de ses ouvrages nettement moins connus…

Retrouvez cet article en intégralité dans le n°99 du Magazine du Bibliophile


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