Collectionner les livres d’heures, une bibliophilie hors modes

LES LIVRES D’HEURES, MALGRÉ QUELQUES EXCEPTIONS, TELLES LES RICHES HEURES DU DUC DE BERRY, SONT MAL CONNUS. ET POUR CAUSE… D’UNE TRÈS GRANDE DIVERSITÉ, CE SONT POUR LA PLUPART DES OUVRAGES UNIQUES QUI OCCUPAIENT UNE PLACE CENTRALE DANS LA VIE DES FAMILLES. QUE VALENT AUJOURD’HUI CES VÉRITABLES OEUVRES D’ART DU MOYEN ÂGE ? SANDRA HINDMAN LÈVE LE VOILE ICI SUR UNE BIBLIOPHILIE HORS MODES. POUR TOUTE NOUVELLE COLLECTION…

 

Livres d'heuresLes familiers du monde des livres rares auront, pour la grande majorité d’entre eux, entendu parler des livres d’heures, véritables «succès de librairie» (ou «best-sellers») de la fin du Moyen Âge et de la Renaissance. Néanmoins, à l’exception des bibliothécaires spécialisés, des érudits et des universitaires, des marchands d’art et de livres anciens et de quelques collectionneurs, rares sont ceux en mesure de définir précisément ce qu’est un livre d’heures. Ce n’est pas vraiment surprenant. Contrairement à la Bible, qui demeure aujourd’hui peu ou prou celle codifiée au XIIIe siècle, ou à l’inverse des grandes oeuvres littéraires signées Dante, Chaucer ou Shakespeare, les livres d’heures varient considérablement, non seulement dans leur illustration mais aussi dans leur contenu textuel. Chaque livre d’heures est donc véritablement unique.

LE LIVRE DES HEURES CANONIALES

Un livre d’heures peut se dissimuler sous de nombreuses appellations. Le plus souvent nommé Heures de la Bienheureuse Vierge Marie, il peut aussi être appelé «livre de prières», voire même «missel» (mais il y a erreur manifeste). Quelle que soit l’appellation, un livre d’heures contient un ensemble de prières à réciter chez soi aux huit heures canoniales de la journée : matines, laudes, prime, tierce, sexte, none, complies et vêpres.

À travers toute l’Europe médiévale, les moines et moniales chantaient les prières aux heures canoniales : à l’aube, dans la chapelle, entre les repas, avant de se retirer au dortoir, et même lorsqu’ils étaient en ville avertis par le son des cloches qui sonnaient l’heure liturgique. De façon ponctuelle à partir du XIIIe siècle, puis plus régulièrement au XVe siècle, les laïcs – rois et reines, princes et princesses, docteurs, juristes, professeurs et marchands – adoptèrent le livre d’heures dans leurs foyers, cherchant à imiter la vie monastique, quasiment comme des «apprentis-moines». Ces précieux volumes étaient touchés, embrassés, manipulés, admirés, lus et parfois même annotés. Souvent offerts à l’occasion d’un mariage, les livres d’heures renferment parfois des «livres de raison» où sont consignés les naissances, les décès et autres temps forts d’une famille.

Ces livres pouvaient aussi servir aux enfants pour l’apprentissage de la lecture. Il n’est pas rare de trouver un livre d’heures qui soit resté dans la même famille sur plusieurs générations, le plus souvent transmis par les femmes, de mère en fille. Si une famille se devait de posséder un seul livre, c’était presque toujours un livre d’heures, objet précieux et chéri. Il est assez révélateur que, le plus souvent, les livres d’heures étaient conservés non pas dressés sur les étagères d’une bibliothèque, mais enveloppés dans un velours ou une étoffe précieuse, déposés dans un coffret servant aux bijoux et que l’on ne sortait que pour les occasions spéciales, montrés à la famille ou à des amis ou emportés dans la poche, à l’église comme en pèlerinage. En un mot, le livre d’heures était le support privilégié de la vie religieuse d’une famille et bien souvent un témoin intime de la piété laïque privée. Prendre en main un livre d’heures aujourd’hui, c’est être au contact de ce passé médiéval avec une intensité qu’offrent peu d’artéfacts anciens.

DES LIVRES UNIQUES ET VARIÉS

La plupart des livres d’heures contiennent un noyau de textes et d’images que le commanditaire pouvait modifier ou compléter à sa guise. Récitées en l’honneur de la «Bienheureuse Vierge Marie», les Heures de la Vierge figurent des scènes extraites du cycle de la Nativité et de l’Enfance du Christ. D’autres ensembles de lectures journalières comprennent les Heures de la Croix et les Heures du Saint-Esprit. La vie après la mort occupait une place de choix dans les textes et les images d’un livre d’heures. Généralement illustrés d’une miniature représentant le roi David, les Psaumes pénitentiels étaient récités pour se prémunir de la tentation de commettre un des sept péchés capitaux (et ainsi éviter les tourments de l’Enfer).

De même, l’Office des morts était récité dans l’espoir de réduire le temps passé dans les feux du Purgatoire par un proche ou un ami trépassé. Au début de chaque livre d’heures, on trouve un calendrier qui recense les fêtes importantes et locales, souvent illustré des signes du zodiaque et des travaux qui caractérisent chaque mois de l’année. Les suffrages, qui sont des prières à des saints choisis, étaient un moyen pour le ou la commanditaire de personnaliser un livre d’heures à son image : il ou elle pouvait ainsi inclure une prière à sainte Marguerite pour garantir le bon déroulement d’une naissance, à sainte Apolline pour apaiser ses souffrances dentaires, à saint Christophe pour le protéger dans son voyage, et ainsi de suite…

Retrouvez cet article en intégralité dans le n°128 du Magazine du Bibliophile


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