Franc-maçonnerie : des trésors bibliophiliques présentés à Paris

ENTRETIEN AVEC PIERRE MOLLIER, CONSERVATEUR DU MUSÉE DE LA FRANC-MAÇONNERIE ET L’UN DES TROIS COMMISSAIRES DE L’EXPOSITION AUX CÔTÉS DE SYLVIE BOUREL, CONSERVATEUR DU FONDS MAÇONNIQUE DE LA BNF ET LAURENT PORTES, CONSERVATEUR EN CHEF AU DÉPARTEMENT PHILOSOPHIE, HISTOIRE, SCIENCES DE L’HOMME DE LA BNF.

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Le Magazine du Bibliophile : La franc-maçonnerie a toujours suscité beaucoup d’intérêt et engendré de nombreuses publications et ce, dès le début de son histoire, il y a maintenant presque 300 ans.
En effet, et on peut même dire qu’après la lente maturation écossaise des XVIe et XVIIe siècles, la naissance de la franc-maçonnerie moderne se traduit par la publication d’un livre. En 1723, la Première Grande Loge, constituée à Londres en 1717, manifeste son existence publiquement par l’édition des Constitutions dites d’Anderson. Ouvrage qui est encore considéré aujourd’hui comme le texte fondateur et la référence principale par tous les francs-maçons. Le livre propose d’abord une version de l’histoire légendaire du métier de maçon telle que la rapportaient les Anciens Devoirs, les statuts des maçons médiévaux. Une seconde partie présente ensuite les nouveaux règlements promulgués en 1717 : ceux-ci sont notamment remarquables par leur article 1er «concernant Dieu et la religion» qui assure la liberté de conscience des Frères et défend la tolérance religieuse. Sans être rarissime, cette première édition de 1723 n’est pas courante, l’exposition en présente un exemplaire dédicacé par Anderson lui-même… à une femme ! Caractéristique singulière car à cette époque les Loges sont bien sûr exclusivement masculines.

Finalement la curiosité suscitée dès les premières années de la franc-maçonnerie s’est prolongée jusqu’à aujourd’hui et rythme une longue série de «Divulgations» ou de «Défense» qui alimentent le désir – jamais assouvi – du curieux, curieux qui peut se doubler d’un collectionneur.

Certains Maçons se revendiquent de la « tradition orale ». Mais, depuis son apparition à Londres en 1717 et jusqu’à aujourd’hui, la franc-maçonnerie a suscité des dizaines de milliers de livres, brochures, pamphlets, libelles, manuscrits qui l’attaquent, ou la défendent, dévoilent son symbolisme et même divulguent ses rituels. Des volumineux – et obscurs – traités rose-croix allemands du XVIIIe siècle aux plaquettes théosophiques publiées par les disciples de Madame Blavatsky au temps de Sherlock Holmes… le livre occupe une place importante dans ces trois siècles d’histoire maçonnique. Le livre maçonnique est un véritable continent dans lequel l’amateur ou le collectionneur peuvent voluptueusement s’immerger !

On attendait une exposition construite sur… trois parties – le chiffre traditionnellement associé à la Maçonnerie – mais vous avez finalement choisi de l’organiser en quatre pôles. Pourriez-vous nous dire quel parcours et quel sens à ce parcours vous avez imaginés pour cette exposition ?

Oui, mais nous sommes trois commissaires ! L’exposition s’attache d’abord à retracer les origines – encore en partie mystérieuses – de la franc-maçonnerie moderne. Comment, au cours du XVIIe siècle, en Grande-Bretagne, une confrérie de métier s’est transformée en une société de rencontres et d’échanges ? L’exposition introduit ensuite le visiteur dans l’univers des symboles et des rites de la franc-maçonnerie. Qu’est-ce que l’«initiation» ? Comment fonctionne la «méthode symbolique» ? Quels sont les principaux rites? Comment se déroule la vie en Loge ? En France – des Lumières du XVIIIe siècle à la construction de la IIIe République – la franc-maçonnerie est aussi intervenue dans le débat public. Tolérance, laïcité, éducation,solidarité… Une troisième partie explique comment les Loges sont progressivement passées d’un libéralisme philosophique sincère, mais un peu platonique, à un militantisme républicain et laïque. Enfin, la franc-maçonnerie a suscité tout un imaginaire. Légende noire, avec un antimaçonnisme virulent qui dénonce un complot judéo-maçonnique qu’il caricature sous des traits souvent intolérables aujourd’hui. Légende dorée, quand la franc-maçonnerie inspire romans, opéras… ou bandes dessinées, c’est notre quatrième partie qui va de Mozart à Corto Maltese en passant par Kipling.

Plus concrètement, quels sont les documents les plus anciens que l’on possède et qui seront exposés à la BnF ?

Si l’exposition présente bien sûr de nombreuses pièces rare
et précieuses, nous sommes particulièrement fiers de nos séquences consacrées aux origines et aux tout débuts de la franc-maçonnerie. Nous avons réalisé le «grand chelem» ! La Bibliothèque nationale sort de ses coffres le Livre des métiers d’Étienne Boileau (vers 1270) avec son fameux chapitre à propos «Des maçons, des tailleurs de pierre, des plâtriers et des morteliers». Elle présentera aussi les mythiques carnets de Villard de Honnecourt (fin du XIIIe siècle) et ses dessins d’un maître-maçon. Quelques-uns possèdent une forte dimension symbolique, comme cette planche où les tailleurs de pierre se sculptent eux-mêmes. La British Library a accepté de nous prêter les deux copies médiévales connues des statuts des maçons du Moyen Âge – les Anciens Devoirs : le manuscrit Regius, vers 1390, et le manuscrit Cooke, vers 1425. On y trouve les versions les plus anciennes de cette histoire légendaire du métier qui vise, non pas à restituer des faits, mais à créer du sens et une identité dans laquelle le maçon puisse inscrire son labeur quotidien. On y apprend que la maçonnerie, fille de la géométrie, est née dans l’Égypte ancienne où Hermès, Euclide voire, parfois, «Peter Gower» (Pythagore) ont été maçons et l’ont perfectionnée et enseignée. Après diverses pérégrinations, dont, bien sûr, l’épisode du temple de Salomon, la maçonnerie arrive en France puis en Angleterre. Cette histoire légendaire a joué un grand rôle dans les débuts de la franc-maçonnerie moderne et celle-ci y a puisé une partie de son symbolisme. Le cas du manuscrit Cooke illustre bien le souci des premiers francs-maçons modernes, au début du XVIIIe siècle, de mettre en scène leur filiation avec la maçonnerie opérative médiévale. Son plus ancien possesseur connu est, en effet, George Payne, Grand Maître en 1721, et celui-ci présenta solennellement le manuscrit à la Grande Loge lors de la cérémonie de la Saint-Jean d’été. Ces textes médiévaux sont illustrés par de magnifiques enluminures montrant des maçons au travail, tirés des trésors de la BnF.

Retrouvez cet article en intégralité dans le n°124 du Magazine du Bibliophile


Rédacteur en chef du "Magazine du Bibliophile et de l'amateur de manuscrits et autographes".
Site Web : http://www.mag-bibliophile.fr

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