Van Dongen, peintre mondain

Une grande exposition parisienne retrace le parcours de « Van Dongen, fauve, anarchiste et mondain » – de son installation à Montmartre en 1898 jusqu’en 1931. Mais parallèlement à sa carrière fulgurante de peintre, l’artiste fut aussi un illustrateur, pour la presse et le livre.

Après avoir quitté l’école à douze ans pour entrer dans la malterie que dirige son père, Kees van Dongen commence à peindre dès l’âge de quinze ans puis, à dix-sept ans, suit des cours de dessin. C’est à dix-neuf ans, en 1896, que Cornelis Theodorus Marie (dit Kees) VanDongen quitte la maison familiale de Delfshaven pour la grande ville proche, Rotterdam, avec son destin en vue : devenir peintre. Il s’installe dans une petite chambre, Roode Zand, située au-dessus d’un lupanar. Il y observe à loisir de troubles échanges entre visages rendus blafards sous les jaunâtres quinquets, ces regards furtifs et hésitants jetés sur les chairs aguichantes, et s’empresse de croquer les scènes d’un trait agile et rapide au crayon Conté ou à l’encre de Chine, parfois rehaussé à l’aquarelle. Le quotidien RotterdamscheNieuwsblad l’embauche comme dessinateur-reporter. Quarante-et-un dessins de cette période où il arpentait le quartier chaud de Rotterdam, le Polder, en compagnie du rédacteur en chef du Nieuwe Rotterdammsche Courant, M.J. Brusse, seront repris plus tard dans Het rosse levenen sterven van de Zandstraat (Rotterdam,W.L. & J. Brusse, 1917).

«PARIS M’ATTIRAITCOMME UN PHARE»

Il l’atteint en 1897, pour ses vingt ans, son père lui payant son voyage pour l’occasion. Fascination et galère. Il obtient une exposition qui lui vaut une première critique, dans De AmsterdammerWeekblad voor Nederland, et d’être remarqué par un critique influent,Félix Fénéon. Pour survivre, il multiplie les petits métiers : un jour lutteur de foire, un autre vendeur de journaux, au mieux, parfois, portraitiste ambulant. En septembre 1898, il s’en retourne au pays, appelé par son journal de Rotterdam pour couvrir, par ses croquis, les fêtes du couronnement de la reine Wilhelmine. Dans ses dessins de l’époque, «on remarque – note LouisChaumeil – une grande aisance de la composition (…) Pour Van Dongen, le dessin est un langage intime. Il fut sa première écriture ; il dit les choses tel que l’oeil les voit (…) Quand vint la malice, la ligne se chargea d’humour et d’esprit. Très vite, l’aquarelle introduisit le jeu de la couleur…»

Mais son pays, il le sait, c’est Paris qu’il retrouve, définitivement cette fois, au tout début de l’année 1899. Son dessin témoigne du jeune artiste en recherche esthétique. Ainsi, sansdoute influencé par le «Nouveau style» du symboliste Jan Toorop – à qui deux expositions venaient d’être consacrées à Rotterdam en1896 – il déploie, à la même époque, des lignes ondulantes dans ses illustrations pour Jonker Frans, Symbole de la décadence de Piet De Moor, pour la couverture de Die Anarchie de Pierre Kropotkine (La Haye) ou encore pour le bandeau d’ouverture d’une « Chanson de Bilitis» publiée dans L’Image (n°11 – octobre1897). Le critique Félix Fénéon, et la cooptation fréquente entre artistes, facilitent l’entrée de Van Dongen dans divers titres de la presse de gauche ou anarchiste. Ainsi, nous le retrouvons dans le quotidien Le Journal et son supplément littéraire, Le Journal pour tous, à La Caricature et dans Les Temps Nouveaux. Maintenant, c’est plutôt l’influence de Toulouse-Lautrec et surtout de Steinlen que trahissent les dessins qu’il livre pour le journal satirique anarchiste L’Assiette au beurre, de 1901 (n°12 du 20 juin) à 1903 (n°140 du 5 décembre), participant à plusieurs numéros spéciaux dont un sur la prostitution : « Petite histoire pour petits et grands nenfants » (n°30). Le sombre domine dans ces illustrations, à la fois par le trait noir gras des dessins tirés sur un méchant papier (parfois gris-vert) et par les sordides situations décrites et dénoncées. Cependant, son sens de la couleur n’échappe pas au directeur de L’Assiette au beurre, Samuel Schwarz, qui sollicite l’artiste pour mettre quelques couleurs aux compositions d’autres collaborateurs. Ainsi, pour les illustrations de H. G. Ibels dans le numéro spécial 273 du 23 juin 1906 sur «Les Beuglantsde province ».

DE LA PEINTURE AU DESSIN DE PRESSE

La satire politique et sociale n’est pasla seule veine offerte par la presse auxdessinateurs : des titres, bien plus légers, d’humour et de galanterie leur ouvrent aussi leurs pages. Au cours de cette période,Van Dongen collabore à GilBlas, Frou-frou, L’Indiscret, La Vie enrose, L’Album Comique de la Famille, auRire , au Rab’lais. Certains dessins frôlent la caricature et, sous la légèreté des propos ou situations, perce souvent l’ironie. En 1903, son ami Fénéon l’introduit à la Revue Blanche qui commence à s’orner de culs-de-lampe, certains signés Van Dongen. De 1896 à 1905, à Rotterdam d’abord, à Paris ensuite, Van Dongen va ainsi livrer quelque 300 dessins, la plupart destinés à la presse. «Peindre, c’est servir le luxe et cela à une époque où la misère est partout », écritVan Dongen dans une lettre, datée de septembre 1901. « J’ai toujours peint avec l’idée qu’il vaut mieux travailler (…) pour le peuple tout entier et non pour quelques bandits… C’est aussi pour ça que je dessine pour des journaux et que j’ai abandonné la peinture…» Pas pour longtemps puisque le succès de sa première exposition de 1904 va propulser ses toiles au sommet des cimaises.

Retrouvez cet article en intégralité dans le n°94 du Magazine du Bibliophile


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