Avant-première d’un grand anniversaire : 1515… Aldo Manuzio

Verena von der Heyden-Rynsch. Photo © C. Hélie Gallimard.

Verena von der Heyden-Rynsch. Photo © C. Hélie Gallimard.

Manuzio 022L’historienne
et biographe allemande
Verena von der Heyden-Rynsch retrace la fabuleuse entreprise
d’Aldo Manuzio,
«tipografo»
qui hissa Venise
au rang de capitale de l’imprimerie
au XVe siècle.
Une publication des éditions Gallimard,
qui anticipe
une célébration majeure dans l’univers
de la bibliophilie.

L’ouvrage de Verena von der Heyden-Rynsch n’est pas à proprement parler une biographie, mais bien davantage le récit d’une vie replacée dans le cadre de son époque, contextualisée.
Elle ne relate pratiquement que l’aspect majeur
de la vie d’Aldo Manuzio, à savoir l’aspect professionnel mais dans toute sa richesses
et ses liens.

Trois raisons peuvent expliquer cette orientation : la première est le peu d’informations disponibles aujourd’hui sur la vie personnelle de Manuzio ;
la seconde, expliquant la première, est qu’il consacra toute sa vie d’abord à l’imprimerie, à l’édition… Verena von der Heyden-Rynsch rappelle, à partir
du travail effectué par le Britannique Martin Lowry… « L’infatigable Aldo Manuzio, qui pour l’essentiel ne se fiait qu’à lui-même, résuma en ces termes l’ambition de sa vie : “Consacrer ma vie au bien de l’humanité,
en sacrifiant une existence tranquille et pacifique à une destinée remplie de soucis et de fatigues.” Il lui arriva
de se plaindre de n’avoir pas le temps de manger un morceau, de se moucher, ni même d’aller aux toilettes, tant il travaillait ! »

Enfin, une dernière explication tient au choix même de Verena von der Heyden-Rynsch qui est d’abord
de replacer Manuzio au centre de ce mouvement historique très large qui est celui de la Renaissance, mouvement qui débute assez tôt en Italie, et sans doute plus tôt qu’on ne l’imagine généralement. D’où,
le sous-titre donné à cette présentation : L’art de l’imprimerie à Venise. De fait, le récit biographique sur Manuzio débute réellement au chapitre VI, c’est-à-dire au milieu du livre.

Auparavant, l’auteur retrace les divers mouvements historiques qui vont se condenser sur Venise avec Manuzio au XVe siècle, puis s’éclipser. Dans cette généalogie, impossible de ne pas rappeler Gutenberg.
Et ceux qui travaillèrent avec lui et répandirent les techniques qu’il venait de mettre au point. Mais, dans le dédale des voyages des uns et des autres, des guerres et des maladies, il n’est pas toujours facile de mettre clairement en évidence les activités de tel ou tel imprimeur, et notamment d’établir la filiation la plus directe entre Mayence et Venise…

Pourtant Verena von Heyden-Rynsch écrit : «À Venise, l’invention de Gutenberg fut introduite en 1469 par Johann von Speyer et s’y développa plus vite que partout ailleurs car depuis la défaite subie par Gênes, en 1381, la cité des Doges était devenue le principal centre européen du commerce avec l’Orient, de la Grèce à la Syrie.» Johann von Speyer ou Jean de Spire meurt fin 1469. Les activités d’imprimeur qu’il exerça avec son frère Wendelin furent donc assez courtes, ce qui permit au Français Nicolas Jenson, qui avait travaillé avec Johann Fust et Peter Schoeffer à Mayence, d’ouvrir un atelier à Venise.

Nicolas Jenson y perfectionna, entre autres, l’antiqua (littera antiqua ou formes de lettres dite caroline cursive) qui apparut en 1467 à Strasbourg. Au XVe siècle, cette invention de Gutenberg, bien qu’appelée «spécialité germanique» en italien ne revêt pas d’aspect national – l’Italie et l’Allemagne, telles que
nous les connaissons aujourd’hui, n’existent alors pas. Par ailleurs Gutenberg fut-il réellement le premier à mettre au point l’imprimerie, à «l’inventer» ?

Verena von der Heyden-Rynsch ne remet pas en cause la paternité de cette invention pour l’Europe – mais le sens même que cet événement revêt ici :«Il ne s’agissait pas à proprement parler d’une invention, mais plutôt d’une utilisation nouvelle d’éléments existants que Gutenberg a réunis en un processus efficace. Même si l’imprimerie avait son berceau en Extrême-Orient, le Mayençais fut le premier en Europe, entre 1438 et 1454, à perfectionner la fonte des caractères, la composition et l’impression en les organisant en une suite d’opérations. »

C’est en 1489 qu’Aldo Manuzio ouvre son atelier sur le Rialto. Il est né quarante ans plus tôt à Bassiano, près de Rome, et se nomme de fait Aldo Romano. Il est Romain mais révolutionne l’imprimerie à Venise, et le fait d’être Romain ne sera pas sans conséquence lorsque les ennemis de la Sérénissime se coaliseront contre elle en 1508 : il sera obligé de la quitter pendant quelque temps. On suppose que le nom originel de sa famille fut Mandutio. Quant au nom de Pio qu’il ajouta, ce fut celui d’un de ses élèves, Alberto Pio, qui, indique l’auteur, appartenait à la dynastie princière des Carpi. Pas de mention ici des autres patronymes de Manuzio : Aldo Manucci, Aldus Manutius (latin) et, en France, Alde Manuce…

Voici donc une très belle introduction à une célébration majeure de la bibliophilie et de l’imprimerie : Verena von Heyden-Rynsch y trace les liens originels de ces traditions de manière passionnante, dans un style d’une lecture aisée, dont les détails de l’érudition et des recherches parfont la séduction (exemples… à côté de l’imprimerie, Gutenberg continua de fabriquer des petits miroirs colorés que les pélerins fixaient à leur chapeau ; ou bien, Aldo Manuzio fut celui qui introduisit l’apostrophe et le point-virgule…). Cette présentation est d’ailleurs assez encyclopédique pour constituer un véritable outil de référence pour découvrir ce tipografo – imprimeur, en italien…

Manuzio 01

Aldo Manuzio, le Michel-Ange du livre
– L’art de l’imprimerie à Venise,
Verena von der Heyden-Rynsch
Traduit de l’allemand par Sébastien Diran
Editions Gallimard, Paris mars 2014,
in-8° (un format inventé par Aldo Manuzio),
avec in-fine une bibliographie (comportant,
entre autres, des ouvrages du XVe) et un index
des noms cités, 196 pp. 23,50 E.

ISBN-10: 2070143813
ISBN-13: 978-2070143818

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