Anne Lamort : « Il faut redécouvrir combien le livre ancien est résolument moderne »

Anne LamortAnne Lamort, vous avez publié il y a peu un ouvrage sur la bibliophilie, après celui, très connu, de votre père, Christian Galantaris, le Manuel de bibliophilie. Quel sens donner à ce concept, à la fois science, pratique, sentiment… ? Car il semble provoquer des réactions très diverses, parfois même ambiguës, mêlant l’intérêt, parfois la fascination jusqu’à l’obsession et parfois encore l’appréhension…
La bibliophilie éveille toujours la curiosité. Il suffit de remarquer ce qui se passe dans un dîner où le sujet est évoqué : un intérêt général se manifeste immédiatement. Le métier de libraire de livres anciens soulève toujours une foule de questions. C’est l’objectif de ce petit guide tout simple : il cherche à aider les premiers pas du bibliophile en devenir en synthétisant les principales notions et en décryptant les fiches de libraires. C’est un marchepied qui concourt à la métamorphose de l’amoureux du livre en bibliophile actif. Le volumineux Manuel de mon père est un travail de longue haleine, infiniment plus sérieux que ma petite pochade.

Nous savons tous que l’on peut être amoureux du livre, sans pour cela être collectionneur. Ce n’est pas toujours facile de se reconnaître dans cet état d’amour-passion. Et c’est, semble-t-il, très difficile vis-à-vis des livres ?
Effectivement, presque tous les collectionneurs déclarent spontanément, avec un mouvement de défiance, «ne pas être de vrais bibliophiles». C’est que tantôt l’amateur de livres craint ne pas être à la hauteur de l’image qu’il se fait du bibliophile savant, tantôt, tout au contraire, il s’en fait une image de superficialité, de «collectionneur au mètre» qui ne correspond pas à sa démarche. Le propre du bibliophile est d’avoir opéré dans sa quête une émulsion «contenant-contenu», tout en affichant un éloignement pour l’un ou l’autre des pôles.

On perçoit le bibliophile comme quelqu’un d’un peu à part, sinon isolé, un être finalement difficile à comprendre, ce qui amplifie sans doute sa tendance à l’isolement…
Les bibliophiles éprouvent une passion authentique et exigeante. N’ayant, dans l’immense majorité des cas, personne à qui parler dans leur famille ou leur milieu professionnel, ils ont la réputation d’être secrets. Mais, en toute occasion, notamment lorsqu’ils rencontrent des compagnons de la communauté du Livre, ils se montrent diserts, voire intarissables ! Je dirais qu’au contraire, ils se livrent entièrement et sans préliminaires, dévoilant sans ambages leurs penchants politiques, leurs origines sociales ou géographiques, leurs goûts littéraires, leurs tendances religieuses : on lit en eux… comme dans un livre !

Avez-vous l’impression qu’il faille défendre le livre aujourd’hui ?
Le livre ancien représente une richesse fabuleuse et se défend tout seul derrière une mince carapace de peau et malgré l’apparente fragilité du papier. Ce qui a besoin d’être défendu, c’est davantage la lecture. Il faut redécouvrir combien le livre ancien est résolument moderne : tous les sentiments humains, et de nombreux problèmes, de nombreuses questions d’aujourd’hui ont été traités hier, et parfois très brillamment. Je possède par exemple un petit ouvrage presque centenaire. Son titre : L’Impérialisme du pétrole par Louis Le Page.

L’image du livre, quoique foncièrement sacrée, pâtit à présent d’une surproduction culturelle et industrielle qui le banalise. Cette image du livre d’aujourd’hui semble nuire à celle du livre tout court, donc aussi du livre ancien, non ?
Une certaine sacralité reste attachée au livre, peut-être en partie parce que le premier livre imprimé a été une Bible. La fabrication du livre à présent n’a plus rien à voir avec celle des livres dits anciens. Ils étaient bien plus difficiles à produire autrefois, ils coûtaient aussi beaucoup plus cher. De fait, réfléchissait-on à deux fois avant de publier un « nanard »… Aujourd’hui, il très facile de «faire un livre». Trop facile. Malgré cette évidente dévalorisation, il reste un respect réflexe pour l’objet. Nombre de lecteurs seront instinctivement révoltés de voir un livre de poche griffonné au bic ou corné par une main impie.

Retrouvez cet article en intégralité dans le n°105 du Magazine du Bibliophile


Rédacteur en chef du "Magazine du Bibliophile et de l'amateur de manuscrits et autographes".
Site Web : http://www.mag-bibliophile.fr

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