Anne Lamort, présidente du SLAM : quel regard porter sur le Groupe Aristophil ?

L’hebdomadaire L’Obs du 7/12/2014 (Vincent Monnier) s’interroge : « “L’empereur de papier” ne serait-il en réalité qu’un vulgaire Madoff des Lettres ? »
Cette question, qui a traversé les médias, ne date pas des derniers mois. Mais elle s’est bien sûr amplifiée avec l’ouverture d’une enquête préliminaire de la BRDE, la Brigade de répression de la délinquance économique. Sur des faits précis et condamnables, l’enquête de justice étant en cours, nous ne possédons pas d’informations dont nous pourrions faire état. Mais nous avons tenu à faire le point sur cette forme de marché et d’investissement avec Anne Lamort, présidente du SLAM, Syndicat de la librairie ancienne et moderne.

Anne Lamort

 

Selon vous, Anne Lamort, d’après les sources dont vous bénéficiez, que pourrait-on reprocher à la société Aristophil – qui depuis un certain temps bousculait les habitudes d’un petit marché ?

Ce que l’on peut reprocher à un fonds d’investissement est avant tout de faire croire à des gains de 8 % dont on sait qu’ils sont, sinon irréalisables, pour le moins extrêmement aléatoires dans un domaine où l’offre et la demande sont totalement imprévisibles. Si le risque est clairement affiché et le marché entièrement loyal, on ne peut rien reprocher à un fonds d’investissement. Si des gains anormalement élevés sont promis par les conseillers en patrimoine qui sont juges et parties (Aristophil possédait son propre centre de formation de conseillers en patrimoines, exceptionnellement bien commissionnés sur les sommes ramenées au bercail), si les valeurs sont faussées par des interventions artificielles, la justice a le devoir de protéger les investisseurs actuels ou potentiels. C’est j’imagine sur ces aspects que travaillent actuellement les enquêteurs puisque l’escroquerie en bande organisée est la qualification retenue pour l’enquête préliminaire. Par ailleurs, je ne pense pas qu’on puisse dire qu’Aristophil a « bousculé » un petit marché. C’est un peu davantage que bousculer : il a faussé le fonctionnement d’un marché équilibré et stable qui comptait à peine 6 ou 8 professionnels en France et quelques milliers d’acheteurs, institutions et collectionneurs ; il a créé une bulle spéculative qui a interdit à ces anciens amateurs de continuer à agir et a fait entrer plusieurs dizaines de milliers d’acheteurs totalement ignorants du sujet : petits investisseurs séduits par la rentabilité et incapables de décrypter des contrats qui ne leur laissaient pas de liberté de sortie. L’ancien marché a été atomisé, un nouveau marché a été créé en un temps record, avec un brio incontestable.

Le nom de Madoff est donc souvent cité. Dans le cas de Madoff, on avait à faire à une vraie bulle financière, vide et transparente. Dans le cas d’Aristophil, il y a tout de même des livres et des manuscrits qui existent, non ?

La comparaison avec Bernard Madoff qui ne vendait que du vent ne semble en effet pas très adaptée. Les fils de cette affaire seront plus difficiles à démêler puisque les biens constituant les fonds sont pour certains très précieux et pour d’autres assez médiocres. Quant à l’évolution de leur prix, elle est inconnue de tous. On pourrait aussi comparer la situation avec la bulle spéculative de la tulipe en Hollande au XVIIe siècle : au plus fort de l’engouement des investisseurs, un simple bulbe, bien réel, pouvait se vendre en indivision pour 12 fois un salaire annuel d’artisan… Ou, plus encore, avec le cas des subprimes. Les maisons existaient bien, mais valorisées à des niveaux dénués de réalité.

Autre forme économique parfois évoquée au sujet d’Aristophil, le montage «à la Ponzi», à savoir une structure pyramidale ne profitant qu’à ses dirigeants et fonctionnant grâce à une forme de cavalerie – les fonds entrant servant à financer les rémunérations des précédents investissements. Dans ce cas-là, le remboursement intégral des investisseurs, s’il était imposé, se révélerait impossible. On se trouverait ipso facto dans une situation bien connue de l’histoire de la banque – voir le film La Banquière dans lequel le rôle des médias apparaît comme essentiel…

Il est vrai que lorsqu’on demande à un établissent financier un remboursement total, quel qu’il soit, on l’étrangle. Et lorsque la confiance s’envole, ce qui est le cas aujourd’hui, tous les investisseurs cherchent à retrouver au moins leur mise. Je n’ai pas de connaissances particulières en économie, mais il me semble évident que, même sans être confrontée à une demande de remboursement total, une société qui promet 8 % de rendement se trouve au terme des 5 ans que duraient les contrats (2008-2013. L’année de la crise des subprimes, 2008, étant une année de très forte progression du fonds) dans une situation épineuse, malgré d’éventuels nouveaux entrants. L’intervention de la justice aggrave certainement le cas, mais le modèle était condamné dans son ADN. Dans tous les cas de spéculation, il y a un moment assez court où les profits sont importants, mais pour qui ? Et comment a-t-on payé un hôtel particulier à 28 millions d’euros ? Les autographes ne font pas de petits que je sache. Quant à la Banquière – Marthe Hanau, la vraie, pas la jolie Romy Schneider idéalisée par Francis Girod –, elle ne semblait pas étouffée par les scrupules et elle promettait, elle aussi, 8 % de rendement quand les banques classiques en offraient 1,5. Il est amusant de remarquer que ses activités ont été dénoncées par un grand bibliophile de l’époque, Horace de Landau-Finaly. Malgré ce parallèle, le cas de Gérard Lhéritier me semble aussi éloigné de celui de la Banquière que de celui de Madoff. Il a vraiment créé quelque chose d’unique, de nouveau et de très intelligemment pensé.

On reprocherait aussi à Aristophil le fait que la majorité de ses offres d’investissement soient réalisées en indivision. Est-ce vrai ? Est-ce faux ? Lors de notre rencontre-interview de l’été 2013 (MdB n°107-108, p. 9 sqq.), Gérard Lhéritier, directeur d’Aristophil nous avait assuré que ce n’était ni une obligation ni une généralité. Certains investisseurs sont seuls sur certains biens…

 

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