SELAC 2017 : le Salon de Colmar a-t-il été un bon cru ?

• La question est habituelle après un salon. Elle prend des formes diverses selon qui vous êtes et qui est celui qui vous la pose. Libraire, on vous demandera si vous avez bien travaillé, si les exposants sont satisfaits… Visiteurs et habitants d’un lieu, on se demande si la manifestation a obtenu le succès qu’elle mérite… 

D’une façon générale, les réponses s’avèrent le plus souvent partielles et liées à une impression personnelle, une opinion. Et sur cette réalité, les opinions aussi diverses que bonnes ou mauvaises peuvent s’équilibrer et souvent aboutir à une impossibilité de juste appréciation. Les organisateurs révèlent rarement le nombre d’entrées d’un salon – quand ils les connaissent et ils ne peuvent les connaître parfaitement ou exactement que si la manifestation est payante, c’est-à-dire que s’il est nécessaire pour le visiteur de payer pour entrer. Sinon on se fiera à des indices comme l’occupation des parkings.

Autre manière d’approcher la réalité : réunir tous les éléments d’information les plus divers. Il y a une quarantaine d’exposants au Salon de Colmar. Il est donc possible de demander à chacun d’entre eux si «cela a marché». La réponse est oui à 95 %, les 5 % restant s’exprimant de manière plus modérée. Autrement dit «Colmar» (pour le SELAC) s’avère un excellent salon. Cette année, pour sa 15e édition, comme pour les 14 éditions précédentes. Pourquoi ?

Analyse et conditions d’un succès

Il y a les facteurs locaux, le terreau de l’Histoire. Dans toute son acceptation. Qui dit Histoire dit nécessairement livres anciens et culture.

L’Alsace appartient à la région du Rhin, ce fleuve qui est la colonne vertébrale de l’Europe ; qui plus est, elle appartient donc au berceau de l’imprimerie.

Et de ce côté du Rhin comme de l’autre, la vigne, le vin et le livre sont liés. Si l’invention de Gutenberg a pu voir le jour, c’est parce qu’il a associé des éléments qui ont abouti à l’impression avec des caractères mobiles et une encre améliorée sur du papier, mais l’idée de la presse lui est simplement venue des pressoirs de raisins avec leurs très larges vis en bois. Par ailleurs, à son époque, Mayence, Francfort, Strasbourg, Colmar, Bâle sont des villes dont les activités sont liées – sur tous les plans… économique mais aussi religieux.

De surcroît, la filière viticole a également toujours été un client important de l’imprimerie. Il n’est donc pas surprenant de constater la présence de nombreuses imprimeries dans les régions dont la production de vins est connue. C’est aussi le cas par exemple en Bourgogne, y compris dans des communes relativement petites comme Nuits-Saint Georges. Néanmoins, l’imprimerie existante ne signifie pas nécessairement que la librairie ancienne continue de bien y vivre. La culture du livre ancien repose aussi sur d’autres facteurs – et d’autres valeurs.

L’Alsace possède une Histoire et une culture fortes. Sans entrer ici dans une explication qui serait trop longue, il ne fait aucun doute que bien des lieux, bien des villages, bien des villes et des quartiers sont porteurs de souvenirs, des plus beaux comme des pires. Le devoir de mémoire est ici le plus souvent habituel, naturel, quittant même la qualité de «devoir». Le tourisme lui-même devient «tourisme de mémoire». La mémoire des lieux et des hommes se trouve aussi dans les livres et la culture. C’est un des motifs importants de l’attachement au livre…

Revenons au SELAC… Les Alsatica ou Alsatiques sont bien sûr présents et avec eux toute l’histoire de l’Alsace, des lieux et des événements les plus connus aux particularités locales les plus petites et circonscrites. Et avec les Alsatiques, nous découvrons l’une des particularité de ce salon : la présence d’ouvrages qui ne sont pas imprimés seulement en français, mais en… alsacien, en allemand et aussi, pour nombre d’entre eux, en latin.

Accessoirement, il n’est pas non plus rare de trouver des ouvrages dans d’autres langues comme l’italien par exemple. Si les ouvrages en alsacien sont la plupart du temps imprimés en Alsace comme d’autres le sont ou l’ont été en allemand, nous avons découvert sur le stand de Jean-Alain Caminade un petit alsatique imprimé à Stuttgart avant 14-18, ce qui est assez rare.

Pour cette offre diversifiée, qui recouvre tous les domaines des livres anciens et modernes – pas seulement les Alsatica –, et parfois aussi des estampes et de la photographie ancienne (une tendance qui s’accentue dans les salons aujourd’hui avec également une offre de tableaux), les atouts du SELAC sont doubles : aussi bien du côté des libraires que du côté des visiteurs.

Les exposants viennent en effet de toutes les régions de France, leur nombre augmentant en fonction de la proximité. La qualité de l’offre s’expose d’ailleurs avant le salon lui-même dans un petit opuscule qui est envoyé par les libraires à leurs clients. Il s’agit d’un catalogue de salon, outil très rare en France – pour ne pas dire unique – que l’on trouve fréquemment outre-Rhin : voir, par exemple, le Salon du livre ancien de Zurich.

Les visiteurs viennent, pour nombre d’entre eux, de Suisse, du Luxembourg, d’Allemagne… d’Alsace, évidemment, et des autres régions françaises. Si on compare les lieux d’origine des exposants avec ceux des visiteurs, on remarque que certains libraires viennent en fait de plus loin encore que les visiteurs eux-mêmes – l’avantage pour le SELAC se trouvant dans l’originalité des ouvrages proposés, originalité c’est-à-dire rareté de titres peux courants habituellement. Il est toujours surprenant et intéressant de voir un livre qui porte sur un coin particulier de l’Alsace qui aura été apporté par exemple par un libraire du Languedoc ou du pays niçois.

Parmi les nombreux éléments qui font qu’un libraire travaille bien ou ne travaille pas sur un salon, en dehors de la chance et de caractéristiques relevant de qualités commerciales personnelles, soulignons ici qu’il est important que l’offre corresponde à la demande ou du moins aux goûts et aux besoins des clients.

Comme nous le verrons plus loin, le fait de revenir sur un salon permet de bien et de mieux connaître une clientèle. Un libraire peut «passer à côté» d’un salon en réalisant un mauvais chiffre d’affaires si son offre est médiocre, si ses livres ne sont pas adaptés à la clientèle des lieux. Mais les participants du SELAC ont compris que ce salon n’était pas celui d’une bouquinerie. Les pièces rares, historiques, originales sont ici nombreuses. On assiste donc à une forme d’émulation naturelle entre exposants qui proposent raretés et qualité. Parfois jusque dans de tout petits ouvrages…

Le succès se remarque à une autre caractéristique bien particulière du SELAC… Les exposants sont majoritairement les mêmes d’une édition à l’autre et les visiteurs eux-mêmes, pour une grande part, sont souvent des habitués, des amis et des clients aussi des exposants. Ce qui signifie que, côté exposants et côté clients, on tient à cette manifestation. Elle est presque devenue une date naturelle du calendrier, comme une fête officielle. Le SELAC devenant un rituel annuel, les exposants et les visiteurs se retrouvent avec un vrai plaisir d’une année sur l’autre, avec, parfois l’effet très irréel de retrouver des instants de magie pendant quelques jours, trois ou deux.

Le plus de Colmar pour les exposants comme pour les visiteurs est de profiter des charmes et de l’enchantement d’une ville extraordinaire. Pourquoi près de 3 500 000 visiteurs viennent-ils visiter cette commune du Haut-Rhin ? Des musées fabuleux (le musée Bartholdi, le musée Unterlinden, le musée Hansi… et bientôt, en 2019, le Musée du Centre européen du livre, Bibliothèque des Dominicains), le charme des canaux, de la Petite Venise, les commerces et le décor de théâtre de toutes ces maisons à pignons auxquelles leurs propriétaires apportent tant de soins…

Avec un Salon du livre ancien qui occupe de surcroît le bâtiment le plus ancien et le plus emblématique de la ville, le Koifhus, ancienne douane au centre de la ville. Le lieu du salon, totalement symbolique, est, d’une part, ancien et historique (ce n’est pas une salle polyvalente anodine en périphérie de ville) ; d’autre part, le Koifhus est utilisé ici comme un lieu de réunion et d’union, non plus de frontière et de droit commercial frontalier.

Posséder des atouts aussi nombreux est rare pour un Salon. Mais le SELAC ne serait pas le salon qu’il est devenu sans son organisation et sa réalisation, autrement dit sans l’Association Autour du Livre, son équipe et son président, Jean-Alain Caminade, sans non plus la Ville de Colmar – qui mise beaucoup sur la culture et le livre, comme le Département et la Région. L’Association Autour du Livre (AAL) est sans doute celle qui en France organise le plus de manifestations dans une région française (au total entre 6 et 8).

Le déroulé du salon est très bien structuré et encadré. Une demi-journée est réservée aux marchands, collectionneurs et officiels – qui, seuls, peuvent entrer. Au terme de cette demi-journée, le vendredi, un cocktail avec des vins – dont la vente est proposée à tous. Vins blancs de grande qualité, ils participent à la bonne humeur de la manifestation et à la qualité de l’accueil. Juste avant ce cocktail, au milieu des exposants, de quelques dignitaires locaux et collectionneurs, le président Jean-Alain Caminade ne manque pas de prononcer un petit discours, suivi cette année par celui de votre serviteur, puis par celui d’Yves Hemedinger, Premier adjoint au Maire de Colmar, Gilbert Meyer – chargé des projets urbains, de la communication et de la sécurité, porte-parole de la municipalité avec la presse, conseiller départemental du Haut-Rhin. Nous remarquons également la présence de Cécile Striebig-Thevenin, professeur des écoles, en charge du développement et rayonnement culturel.

La première journée va de 10 à 19 heures, la seconde de 10 à 18 heures – pour les visiteurs. Au soir de la première grande journée, celle du samedi, une grande partie des exposants se retrouve dans un restaurant le soir. Cette année, chez Côté Cour, près de la cathédrale.

Ce qui permet de mieux nous connaître et de lier des liens d’amitié.

Seconde grande journée, celle du dimanche. Cette fois, comme à l’accoutumée, les membres de l’organisation se retrouvent le soir Chez Hansi, à quelques dizaines de mètres du Koifhus. C’est Chez Hansi qu’a lieu le fameux tirage au sort qui permet au visiteur gagnant de profiter d’un diner somptueux dans un restaurant réputé. Soulignons à ce propos que le SELAC est payant mais donne la possibilité de participer à une tombola – si l’on remplit un petit formulaire d’inscription. Enfin, des étudiants participent aussi au salon, en assurant l’entrée au Salon et en aidant les marchands à décharger leurs véhicules quand ils arrivent et à les charger au soir du dimanche.

On voit, pour toutes ces raisons et une organisation aussi bien rodée qu’étendue, que l’édition 2017 du SELAC a été non pas un bon cru, mais un cru excellent ! Les journalistes de L’Alsace, des Dernières Nouvelles d’Alsace ainsi que de FR3 Alsace nous l’ont confirmé. Et nous pensons tous déjà à 2018…

Rédacteur en chef du "Magazine du Bibliophile et de l'amateur de manuscrits et autographes".
Site Web : http://www.mag-bibliophile.fr

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