Jusqu’au 5 octobre 2014, au Musée Champollion de Figeac : THÉODORE BER

• Figeac célèbre Théodore Ber, son fils oublié, à travers ses carnets de voyage

Au début du XXIe siècle, personne ne connaissait Théodore Ber. Aujourd’hui, à Figeac, sa ville natale, le Musée Champollion – Les Ecritures du Monde lui consacre une exposition, dévoilant huit des treize cahiers de ses Mémoires rédigés durant quarante ans passés dans les Andes, de 1860 à 1900. Autobiographie d’une vie mouvementée, faite d’une éternelle quête d’idéal.

Théodore Ber se voyait-il lui-même comme un nouveau Champollion ? Un Champollion des civilisations perdues de l’Amérique précolombienne ? Le rapprochement entre ces deux Figeacois, que trente années seulement séparent, traverse évidemment l’esprit. Ce rêve, il le dévoile lui-même, dans un de ses derniers cahiers, rédigé à la colonie de La Merced, dans la vallée amazonienne de Chanchamayo, au piémont des Andes péruviennes : « Oh, Figeac, déjà célèbre par Champollion, comme tu es loin, à l’heure où j’écris ces lignes, de soupçonner l’honneur que te réserve un de tes enfants d’être son éditeur »…

Cet « honneur » n’est hélas venu qu’en 2014, avec la publication du journal (1) de cet homme-orchestre, et avec l’exposition « 40 ans dans les Andes – L’itinéraire oublié de Théodore Ber (1820 – 1900) » (2), au Musée Champollion – Les Ecritures du Monde. Benjamin Findinier, son nouveau conservateur, en collaboration avec Benjamin Philip, responsable du Service municipal du Patrimoine, y présentent huit des fameux cahiers, des brouillons de lettres autographes, la seule collection intégrale reliée du journal « L’Etoile du Sud », qu’il a fondé à Lima, 36 pièces archéologiques des civilisations chimu, chancay, inca et de Tiahuanaco, venues du Musée du Quai Branly, 3 du Musée National d’Archéologie du Saint-Germain-en-Laye et plusieurs documents d’époque prêtés par la Bibliothèque Nationale et par le Musée de l’Histoire de Figeac. Une exposition destinée à réhabiliter le personnage en démontrant, preuves à l’appui, que les pages qu’il a rédigées d’une petite écriture fine n’étaient pas un canular. Loin de là, elles sont même considérées aujourd’hui comme un précieux témoignage de son époque, de l’histoire mouvementée du Pérou après la décolonisation et du rôle des Européens qui ont continué à y vivre en colons et à exploiter la masse misérable des Indiens autochtones.

Mais laissons Théodore Ber se présenter lui-même. Dans un brouillon de lettre dont on ignore le destinataire, écrite en 1884, depuis La Merced, il nous dit, non sans humour : « … J’ai été à l’école, au collège, j’ai été garçon-tailleur, journaliste bien petit au temps des journaux populaires, puis calicot, dans le détail, dans le gros, commis voyageur, portier, candidat de 1848 dans l’Aveyron, secrétaire du préfet Galtier-Boissière, préparateur botaniste, fabricant de collections d’algues marines, commerçant en gros en Amérique, professeur, puis secrétaire de Delescluze, publiciste pendant la Commune, enfin naturaliste membre correspondant de la Société d’Anthropologie des Américanistes, journaliste actif et cette fois pour tout de bon, prosateur, poète… Dans ces derniers temps, chargé d’une mission scientifique. Ici (à La Merced), j’ai été maître d’école, administrateur d’haciendas, Commandant de la Garde Urbaine, propriétaire collectionneur, gouverneur de la colonie, Juge de Paix, directeur des postes, pharmacien médecin, accoucheur, chirurgien, écrivain public, avoué… Quoi plus encore ? Il ne me manque plus que d’être nommé pape pour être universel ». Il aurait pu ajouter : chansonnier, pompier volontaire, géographe, initiateur de la photographie ethnographique… et détenu pendant quelques semaines à la prison de La Force à Paris !

Tel est l’homme inclassable dont l’autobiographie semble un roman. Christophe Galinon, archiviste municipal à Figeac, à qui l’on doit la redécouverte des cahiers, l’a pourtant confirmée en croisant les assertions de Ber avec des documents d’état-civil et des courriers de différentes administrations françaises et péruviennes.

Théodore Ber était né le 6 mars 1820 à Figeac, riche ville médiévale, commerçante et animée. Ses parents, modestes couturiers à la journée, l’amèneront jusqu’au certificat d’études et le mettront en apprentissage afin qu’il devienne tailleur, comme eux. Puis la famille part pour Decazeville, la ville minière de l’Aveyron voisin, où le père a ouvert un magasin de confection.

Le métier, pourtant, ne lui plait guère. Le jeune Théodore rêve d’horizons plus vastes, « … de longs voyages dont (je) traçais l’itinéraire sur les cartes géographiques exposées à la devanture des librairies ». Mais Decazeville est une cité ouvrière où bouillonnent les idées « de gauche ». Dès l’adolescence, il s’enflamme pour la politique ou plutôt pour un idéal social et philosophique. « La vue de tant de misère réservée à des êtres si utiles, écrira-t-il plus tard en se remémorant le monde de la mine, m’a révolté contre l’état social qui oblige si cruellement, si injustement des milliers d’êtres humains à mourir à la peine au profit de quelques appétits monstrueux ». En Amérique, face aux Indiens maltraités et résignés, il demeurera fidèle à lui-même et défendra toujours la cause de la justice sociale.

A 16 ans, Ber commence sa vie d’errance, musarde en France, s’installe à Paris, milite beaucoup. En 1841, il est arrêté pour « Cris séditieux et délit politique » et emprisonné à La Force. Puis c’est la Belgique, la Suisse, l’Italie, l’Allemagne. Retour à Paris, il parle couramment l’italien et l’allemand, reprend son métier de tailleur tout en collaborant à des journaux révolutionnaires. Les hasards de l’existence le ramènent dans l’Aveyron, où, secrétaire du Commissaire du gouvernement dans le département, il fait sa campagne électorale. Battu, il remonte à Paris, se marie et il a une fille, Blanche. Mais les idées féministes de son épouse l’épouvantent ! A ses déboires conjugaux s’ajoute une désillusion professionnelle. L’appel de l’inconnu se fait de nouveau entendre. En 1860, il s’embarque au Havre pour Valparaiso, au Chili.

Autodidacte, intelligent à coup sûr, il apprend aussitôt l’espagnol et ouvre un commerce de « Nouveautés ». Mais trois ans plus tard, il reprend son baluchon et le voilà à Lima, au Pérou, où après une dernière tentative décevante dans le textile, il devient… précepteur pour enfants de la grande bourgeoisie !

C’est à ce moment-là qu’il commence à écrire ce qui, au début n’est qu’un journal intime, une chronique de sa vie personnelle et de celle de la société liménienne. Ou, du moins, c’est ce que l’on pense, car le premier se ses cahiers n’a jamais été retrouvé.

« En 2001, alors que j’étais chargé de mettre de l’ordre dans des tonnes d’archives entreposées un peu partout dans les locaux de la mairie de Figeac, explique Christophe Galinon, je suis tombé sur deux cahiers, exposés aux quatre vents. Ils parlaient du Pérou et je n’ai d’abord pas compris de quoi il s’agissait. Puis j’en ai trouvé deux autres dans le grenier et j’ai vu le nom de Ber. Alors j’ai cherché à l’état-civil et c’est là que l’aventure a commencé… »

Au total, Christophe Galinon en a trouvé 13, mais il est certain qu’il en existe au moins 14 puisque le premier manque. Cahiers rigides, en papier Annonay, couvertures marbrées, la plupart sont à reliure demi-dos cuir, à plat-carton à quatre angles assortis. Il y en a de tous les formats. On trouve même un livre de caisse de Valparaiso où le commerçant avait commencé à faire ses comptes et qui le lui a donné. Un autre, le dernier, daté de 1896, 4 ans avant sa mort, débute en espagnol par 14 pages de cours de morale religieuse, écrites par une main féminine. C’était celle de sa dernière maitresse à Chanchamayo. Elle avait 30 ans, lui 62.

Théodore Ber écrit partout, même sur la contre-garde; il ne laisse aucune marge et noircit toute la feuille. Vers la fin de sa vie, il reprend ses anciens cahiers et les annote, griffonnant dans tous les sens. Il dessine aussi, son autoportrait (?) avec barbe et chapeau, des Indiens, sa maison sur une colline… Au total, il couvre 3.000 feuillets de sa petite écriture à l’encre noire, élégante, fine et penchée. Son style est plaisant si l’on oublie quelques fautes d’orthographe et une ponctuation fantaisiste.

Il s’y montre curieux de tout, laisse son esprit s’évader à la première occasion. Le bombardement de Callao (le port de Lima) par les Espagnols, lui inspire un croquis de stratégie militaire et le tremblement de terre d’Arequipa l’amène à une digression sur les origines de l’Homme. Ses critiques sur la société locale sont acerbes : les quelque 3 000 Français installés là-bas sont des « boutiquiers » qu’il juge « âpres au gain et trop bien-pensants », les Péruviens ont « avili » les Indiens et il s’insurge contre « l’exploitation cynique de la main-d’œuvre chinoise » importée. D’un œil impitoyable, il observe la comédie humaine du pouvoir entre les nantis, les militaires et le clergé tout puissant qui « abuse de son influence »… A la fin de sa vie, à La Merced, il dépeindra cette colonie de peuplement décidée en 1872 par le gouvernement péruvien, à la population interlope, comme un Far West impitoyable.

Mais bien avant cette « retraite » active, et en parallèle avec le lancement de « L’Etoile du Sud » destiné aux Français du Pérou, la grande affaire de sa vie va être l’archéologie. Dilettante au début, Théodore Ber se prendra au jeu. En 1874, il commence à « farfouiller » dans les dunes de la station balnéaire d’Ancón, près de Lima. Dans cette vaste nécropole de la période Chancay (de +1000 à la conquête par les Incas) il n’est pas bien difficile d’exhumer des « fardos », les momies empaquetées dans de lourdes étoffes, des poteries et des sculptures. Ber se veut maintenant un scientifique : il prend des notes sur le terrain, rédige un petit essai et l’adresse à Paul Broca, président de la Société d’Anthropologie de Paris, avec quelques unes de ses trouvailles. Surprise ! Broca lui répond, le remercie, publie ses notes dans la Revue d’Anthropologie, le nomme membre de cette société, le charge d’une mission du Ministère de l’Instruction Publique et lui alloue une subvention de 1000 francs.

Stimulé par ce succès, Ber fouille de plus belle, multiplie les envois, échafaude des théories. Mais très vite, il voit arriver un rival, un professionnel celui-là, Charles Wiener, mandaté par la même administration. Furieux, il adresse des courriers déchaînés au Ministre, qui s’informe sur cet énergumène. On s’aperçoit alors qu’en 1870, Ber était revenu à Paris, pour soutenir la Commune. Bref, c’est un « socialiste », un « rouge » ! Sa carrière scientifique est dès lors brisée mais il ne le sait pas et va poursuivre son activité sur le site de Tiahuanaco, en Bolivie.

Il apprend sa disgrâce à son retour à Lima, en 1877 et s’embarque aussitôt pour la France, plaide sa cause, obtient que l’Etat lui achète ses collections (6 à 700 pièces) et retourne, désabusé, au Pérou.

Désabusé – « Ils m’ont fait membre de leur Société des Américanistes. Hélas, je n’en suis pas plus fier : j’ai payé mon admission, cela m’a permis de voir de près les agissements de ces savants officiels en herbe », désabusé mais pas découragé : il s’est trouvé un mécène, l’Américain Henry Meiggs, qui finance ses fouilles de Tiahuanaco à condition que les pièces mises au jour soient envoyées au Smithsonian’s de Washington et au Musée d’Histoire Naturelle de New-York. Elles s’y trouvent encore.

Après une dernière initiative qui illustre son intuition – la photographie ethnographique des Indiens d’Amazonie – avec deux grands précurseurs allemands, Georg Von Grumbkow et Charles Kroehle, Ber part pour La Merced où il exercera pas moins de dix métiers avant de revenir mourir à Lima en 1900.

Ce journal qu’il rédigeait quotidiennement de 1863 à 1870, sera néanmoins interrompu ensuite pendant 8 ans. Quand il entamera le n° 7 en 1878, il lui en demandera pardon : « Mon beau livre, il faut que je te confie (…) je t’ai fait des infidélités en partant en France ». Ce n’est pas la première fois qu’il lui parle, le qualifiant d’ « amant de cœur de (ma) pensée», de « confident intime », achevant chaque volume par une phrase tendre : « Bon petit livre, adieu » ou « Mon pauvre petit livre, me voilà à la dernière page ». Cependant, lorsqu’il en reprend l’écriture, à Chanchamayo, le ton a changé. Il écrit toujours au jour le jour, mais très fréquemment il fait des retours sur le passé, sur sa jeunesse à Figeac et à Decazeville, sur la Commune, décrit des scènes étonnantes, tel ce réveillon de Noël dans une famille allemande où la maitresse de maison s’était mise au piano pour chanter des airs d’opéra !

Le dernier cahier s’achève en 1896, mais déjà, en 1891, il rêvait de faire de ce journal, exutoire du « flux d’idées qui à chaque instant s’agite entre les parois de (mon) crâne », une œuvre destinée à la postérité. Il émettait l’idée de les léguer à sa ville natale. Par quels moyens sont-ils arrivés dans ces greniers de la mairie de Figeac où ils dormaient encore il y a 15 ans ? Christophe Galinon et Pascal Riviale, chercheur aux Archives Nationales, qui est venu le seconder dans son travail, mettent tout en œuvre pour résoudre cette dernière énigme.

 

Anne-Marie LAUVERGNE

• Le Journal de Théodore Ber – Une vie dans les Andes (1864-1896),
extraits du journal de Th. Ber, choisis par Christophe Galinon et Pascal Riviale.
Éditions Ginkgo. Paris 2014, 489 pages. 25 €

• Jusqu’au 5 octobre 2014, au Musée Champollion – Les Ecritures du Monde,
Place Champollion
46100 – Figeac. Tél. :  : 05 65 50 31 08
Internet : http://www.musee-champollion.fr
Courriel : musee@ville-figeac.fr 

 

 

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