Verena von der Heyden-Rynsch : « Aldo Manuzio, le Michel-Ange du livre »

Verena von der Heyden-Rynsch. Photo © C. Hélie Gallimard.

Verena von der Heyden-Rynsch. Photo © C. Hélie Gallimard.

 

 

À l’occasion de la publication chez Gallimard de l’ouvrage sur
Aldo Manuzio de Verena von der Heyden-Rynsch, 
nous avons posé
quelques questions à cette l’historienne et biographe allemande
sur le début de l’imprimerie à Venise, 
sur la place essentielle de cette ville
dans le développement de l’édition imprimée… Interview.

 

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Le Magazine du Bibliophile : Il y a une grande différence, Verena von der Heyden-Rynsch, entre l’ouvrage que vous avez publié en allemand et celui qui a été édité chez Gallimard. Est-ce à la demande de ce dernier qu’une première partie a été ajoutée ?

Verena von der Heyden-Rynsch : Non, le texte original est bien celui de la traduction en français. L’éditeur allemand Wagenbach nous a proposé sa très belle collection Salto dont chaque ouvrage est néanmoins limité à 140 pages. Alors il nous a fallu couper toute la partie sur Venise (Wagenbach avait à son catalogue dejà trois livres sur la Sérénissime). Les éditions Gallimard me font l’honneur et le plaisir de publier depuis 20 ans mes livres en traduction francaise ; c’est pourquoi elles possèdent aussi les droits mondiaux des derniers.

 

On insiste généralement assez souvent sur le rôle des Français dans le développement de l’imprimerie à Venise. Von Speyer n’aura pas été très actif, car il meurt en 1469. Donc une place importante revient à Jenson… Nous rapportons souvent ce développement et même cette invention à des cultures nationales, celle de la France, celle de l’Allemagne… Mais j’ai eu l’impression en lisant votre ouvrage qu’il s’agissait vraiment d’une page de l’histoire européenne, derrière laquelle on peut y entrevoir une culture rhénane, allemande, française, hollandaise… Est-ce que je me trompe ?

Le rôle du Francais Nicolas Jenson est, certes, important : il a contribué de manière exceptionelle au développement de l’imprimerie et a réalisé des éditions jugées comme les plus belles de la première époque de l’imprimerie vénitienne. Mais la technique inventée en partie par Gutenberg a été introduite en Italie par ses élèves, à commencer par Sweynheim et Pannartz à Subiaco près de Rome.

Jenson lui-même a appris l’art d’imprimer à Mayence, auprès de Fust et Schoffer, les partenaires de Gutenberg. L’importance des Allemands fut décisive, il suffit de comparer la quantité des maisons actives,des capitaux et des relations internationales. À Venise ce mérite revient aux frères de Spire, dont l’aîné, Jean, fut le premier à recevoir du Doge le monopole pour imprimer pendant cinq ans. Mais il mourut peu de temps après.

Son frère continua, au moins pour dix ans, mais sans le privilège. Jenson fonda ensuite sa propre imprimerie avec l’aide financière d’un Allemand, Peter Ugelheimer, originaire de Francfort. Fin 1480, Wendelin de Spire et Jenson s’allièrent et fondèrent ensemble la Grande Compagnie. Dès 1476, les techniques developpées à Venise s’implantèrent en Angleterre. Les relations commerciales se nouèrent tout de suite avec toute l’Europe, notamment avec la Bavière.

 

On souligne souvent le fait qu’avec la chute de Constantinople, les savants grecs émigrèrent vers l’ouest, souvent en Italie, et que la Renaissance a pu être comme la conséquence de ce mouvement historico-militaire. Mais si le déplacement du savoir hellénique a bien eu lieu avec la fin de l’Empire byzantin, il a commencé beaucoup plus tôt qu’on ne l’imagine… Voir l’importance du grec et des livres en grec à la cour du roi d’Anjou à Naples…

La Renaissance commenca avec Pétrarque et fut d’abord un mouvement culturel bien avant la chute de Byzance en 1453. Le lien à l’Antiquité, l’influence des idées philosophiques grecques étaient très vivaces à Venise depuis toujours. Des Grecs s’y étaient établis depuis longtemps et constituaient un ferment décisif pour la vie intellectuelle vénitienne.

L’avancée des Turcs en 1453 ne fit que renforcer cet état de choses. Le théologien et humaniste byzantin, le cardinal Bessarion, fut un des représentants les plus influents de la pensée grecque en Italie, un modèle, un inspirateur, et en même temps un généreux mécène de l’imprimerie romaine. La donation de son inestimable bibliothèque à la République constitua le fonds de la Libreria di San Marco à Venise, connue aujourd’hui sous le nom de Biblioteca Marciana.

 

À un moment, vous évoquez la Bibliothèque de Fontainebleau comme étant à l’origine de la Bibliothèque nationale de France. Mais on dit cela aussi de la Bibliothèque du château de Blois…

La Bibliothèque de Blois est certes très célèbre, mais le « berceau » de la Bibliothèque nationale de France est bien celle de  Fontainebleau fondée sous Charles V.

 

Vous évoquez à plusieurs reprises les relations entre les pouvoirs financiers, le monde de l’argent, et celui de l’édition. Venise n’a pas seulement été un centre de l’édition, mais aussi une capitale économique… Est-ce que le développement de l’imprimerie à Venise a eu lieu pour cette raison ?

Venise, depuis toujours, est une ville culturelle par excellence et surtout dans le domaine du livre. Comme Erasme, l’humaniste célèbre, auteur et ami de Manuzio, l’observa plus tard, il était plus facile de devenir imprimeur à Venise que boulanger ! La culture du livre, la passion pour l’écrit était général à Venise bien avant l’arrivée des disciples de Gutenberg. Nombreux étaient les ateliers où copistes et miniatori transcrivaient les textes classiques. Il est évident qu’une « industrie » a besoin d’argent : à Venise, il y en avait. Le développement et le succès de l’imprimerie doivent beaucoup, certes, au caractère commercial de la ville et à sa puissance économique. La bibliophilie y était très répandue, des bibliothèques coûteuses n’étaient pas rares. Et Aldo Manuzio n’aurait pas pu fonder sa maison sans l’aide financière de Pierfrancesco Barbarigo, fils d’un doge.

 

Enfin, quel personnage vénitien serait-il parfaitement transparent, sans mystère ni masque ? Bien que romain d’origine, Manuzio ne déroge pas à cette règle. Sa vie personnelle – dans les récits qui en traitent directement – y est soit mystérieuse, soit pleine de faits contradictoires, vérités indémontrables… Le biographe le plus avancé (car votre essai dépasse le cadre d’une biographie…) sur Manuzio semble être Martin Lowry… ?

Je ne crois pas que la vie de Manuzio soit pleine de faits contradictoires ou de faits indémontrables. Son biographe Martin Lowry, dont le livre est notre source principale, montre un passionné du livre, un visionnaire et un homme d’action. Grâce à sa compétence sans égale, ce romain vénitien aussi doué pour l’amitié, comme les montrent ses préfaces, comme pour le travail, est devenu une autorité morale dans l’Europe entière.

Propos recueillis
par Frederik Reitz

Aldo Manuzio, le Michel-Ange du livre
– L’art de l’imprimerie à Venise,
Verena von der Heyden-Rynsch
Traduit de l’allemand par Sébastien Diran
Editions Gallimard, Paris mars 2014,
in-8° (un format inventé par Aldo Manuzio),
avec in-fine une bibliographie (comportant,
entre autres, des ouvrages du XVe) et un index
des noms cités, 196 pp. 23,50 E.

ISBN-10: 2070143813
ISBN-13: 978-2070143818

Rédacteur en chef du "Magazine du Bibliophile et de l'amateur de manuscrits et autographes".
Site Web : http://www.mag-bibliophile.fr

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