MARCHÉ DU LIVRE ANCIEN AbeBooks parviendra-t-il à séduire la LILA ? Interview d’Anne Lamort – article intégral

La société en ligne AbeBooks essaie de se rapporcher de la Ligue internationale de la librairie ancienne, la LILA, dont fait partie le SLAM, Syndicat français de la librairie ancienne et moderne. La présidente de ce dernier, Anne Lamort, avec courage et détermination, a bien voulu confier aux lecteurs du Magazine du Bibliophile les enjeux et les risques mêmes des diverses stratégies actuellement à l’œuvre. Voici l’intégralité de cet entretien publié dans notre numéro Spécial été 2014.

Anne Lamort, en tant que présidente du SLAM, le Syndicat français de la librairie ancienne et moderne, vous participez aux réunions de la LILA. Il semble que cette Ligue internationale soit favorable à un rapprochement avec la librairie en ligne AbeBooks. Mais quelle est la position du SLAM sur ce sujet ?

La LILA, Ligue internationale de la librairie ancienne, n’est que l’expression des 22 syndicats nationaux rassemblés dans une organisation visant à faciliter les échanges entre les pays et à réfléchir aux problèmes posés en général à la librairie ancienne. Pour ce qui concerne AbeBooks, aucune décision concrète n’a encore été prise, mais depuis plusieurs années déjà, deux analyses du présent et de l’avenir s’y confrontent régulièrement.

De quelle manière ces deux avis se partagent-ils ?

Certains pays sont favorables au développement du commerce par Internet et à une coopération entre la Ligue et le site AbeBooks – dont il faut rappeler qu’il appartient à Amazon. Ces pays sont ceux où la commercialisation des livres anciens, en général peu précieux, par Internet est la plus développée. Les pays rétifs à l’idée d’associer leur syndicat national à AbeBooks sont ceux où la tradition bibliophilique est la plus ancrée, au premier rang desquels on compte naturellement la France, où le commerce des 250 membres se fait encore très majoritairement par les boutiques, les catalogues et les relations interperson-nelles. Cela traduit une réalité nouvelle et dont il faudra un jour tenir compte : le marché s’est scindé en deux groupes aux intérêts distincts, voire divergents : le marché de la documentation et le marché de la bibliophilie. Ces deux spécialités qui existent depuis toujours se sont approprié des formes de commercialisation radicalement différentes.

Concrètement, quelles seraient les bases d’un partenariat avec AbeBooks ?

Pour résumer la proposition d’association d’AbeBooks, il s’agit d’afficher le bandeau de la LILA sur sa page d’accueil et d’améliorer sur son site la signalétique des libraires affiliés. Les entreprises déjà totalement dépendantes d’internet ne voient que l’intérêt de bénéficier de ce prétendu étendard qui redirigerait spontanément les acheteurs vers un professionnel patenté par la Ligue.

Le point de vue français (soutenu chez nous depuis plusieurs années de façon presque unanime) est tout différent. Un seul argument devrait, à mon sens, suffire à clore toute discussion : AbeBooks autorise les particuliers à vendre par son intermédiaire.

Or toute notre «plus-value» en tant qu’association professionnelle consiste à défendre la formation, la compétence et la probité de nos membres. Comment dans ces conditions accepter de cohabiter avec des particuliers, parfois savants, parfois ignares, tantôt loyaux, tantôt malhonnêtes ? Assertion maintes fois répétée, comme s’il s’agissait d’une vérité : le visiteur des pages d’AbeBooks choisirait de préférence un libraire estampillé LILA plutôt qu’un particulier. Grosse erreur : nombre de particuliers pensent faire une meilleure affaire en achetant à un autre particulier. D’autant que nos prix seront toujours supérieurs, car nous avons des frais que les particuliers n’ont pas à supporter.

Comme, de surcroît, AbeBooks vend des livres numériques, nos jolies éditions originales à 500 € seront mises en concurrence avec des «paperbacks» à 8 €. Comment le visiteur percevra-t-il tout cela ? Par ailleurs, chaque libraire a la possibilité d’afficher sur ses pages AbeBooks le label de la LILA ou un message renvoyant au site de la LILA, cela nous suffit amplement. Il faut donc se demander pourquoi AbeBooks se pose en demandeur de façon si insistante. Les boucheries Leclerc aimeraient certainement mettre des banderoles d’élevages de cochons sauvages de Corse sur leurs étals de porcs en batterie, mais il serait surprenant que les éleveurs labellisés se laissent faire.

La liberté commerciale de la librairie ancienne sur Internet serait-elle ainsi inévitablement atteinte dans un rapprochement avec AbeBooks ?

Une fois AbeBooks très solidement implanté dans une collaboration avec la Ligue, par effet de cliquet, le site éradiquera tous ses concurrents, stratégie mise en place depuis longtemps par Amazon, son tuteur. AbeBooks aura alors la possibilité, étant en situation de monopole, d’augmenter ses marges jusqu’au point de rupture, comme Amazon le fait actuellement avec les éditeurs.

Il est intéressant de noter que le groupe Hachette qui s’est révolté contre les diktats d’Amazon s’est vu par rétorsion privé de sortie : Amazon a, durant des semaines de bras de fer, assorti tous les livres d’Hachette de la mention «indisponible». Voulons-nous réellement mettre notre avenir entre des mains qui passeront de la caresse à l’étranglement ?

Élargissons le champ : comme AbeBooks a la possibilité de conserver en mémoire toutes les fiches et toutes les adresses de clients, peut-on avoir la naïveté de penser qu’au terme de 10, 20, 30 ans, le site ne cherchera pas tout bonnement à se substituer à ses fournisseurs trop confiants ?Certains promoteurs d’AbeBooks font assez finement mine de considérer qu’il y aurait un clan des «moralistes» voulant rester entre soi sur ses vieilles recettes et un clan des «pragmatiques» cherchant à utiliser au mieux les filons d’Internet, renvoyant les premiers dans la catégorie honnie des Anciens et qualifiant les autres de résolument – l’adverbe est presque obligatoire – Modernes.

Je résumerais les positions autrement : il y un clan d’imprévoyants qui espère gagner plus dès demain au mépris de l’avenir d’un métier que la Ligue a le devoir de défendre et un clan qui espère continuer à exercer après-demain. Bien sûr, le marché actuel très morose fait précipiter les cristallisations. Mais en vendant notre droit d’aînesse pour un plat de lentilles, nous renierons tout ce que la LILA a bâti et nous mêlerons à la cohorte des libraires nés de la dernière pluie et du mariage de copier avec coller…

Dans les démarches d’AbeBooks, il semble que la LILA soit plus représentative que les syndicats nationaux…

AbeBooks a déjà démarché certains syndicats nationaux depuis plusieurs années, dont le SLAM. Devant des refus répétés, notamment du syndicat français, AbeBooks croit pertinent de nier l’autorité des associations nationales en s’adressant à l’instance qui les regroupe, c’est-à-dire la LILA, pour, au fond, faire fi de la décision des nations. Il nous semble que cette démarche est dangereuse pour l’unité de la Ligue et que la sagesse serait de remettre la décision de coopérer avec AbeBooks entre les mains des présidents, chaque pays ayant sa propre culture et son propre mode de fonctionnement.

La France continuera de défendre avec véhémence une position d’indépendance qui a toujours été le secret de la réussite de notre métier et à tenter de sauver l’identité de cette profession si particulière malgré l’aveugle-ment des zélateurs du Web. À ma connaissance, les dindes ne votent pas pour Noël.

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Rédacteur en chef du "Magazine du Bibliophile et de l'amateur de manuscrits et autographes".
Site Web : http://www.mag-bibliophile.fr

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